COMPTE-RENDU – Conférence "L'Ukraine au féminin" à Paris

Le 30 janvier, l'association culturelle franco-ukrainienne Q-rators a organisé au Centre culturel ukrainien de Paris une conférence autour du projet Polyphonie ukrainienne, initiative de la militante Camille Leprince et de la photographe, Lynn S.K. L’occasion également de présenter le documentaire Pendant ce temps (Mezh tem) des artistes ukrainiennes, Yuliia Appen, Natacha Tseliuba, Alexandra Vasina et Nikita Lyskov.

Se reconstruire et recommencer. Le projet photographique Polyphonie ukrainienne interroge la vie de femmes réfugiées de l'Est de l'Ukraine, de femmes engagées, dont les destins ont été bouleversés par la guerre. Le film Pendant ce temps donne, quant à lui, la parole à des Ukrainiennes qui ont quitté leur pays pour aller vivre en Europe occidentale.

Deux approches différentes, mais dans les deux cas, ces femmes ont tout abandonné, pour tout recommencer. Un parcours qui, parfois, les a enrichies : « la guerre m'a permis de prendre ma vie en main », affirme l’une des personnes citées par Camille Leprince. Il s’agit de quitter un village où il n'y a pas d'avenir, de s'engager pour son pays, de changer de profession, de vie.

Camille Leprince a recueilli ces témoignages grâce à une association qui permet aux victimes du conflit d'analyser leurs problèmes et de prendre du recul à travers le théâtre. Beaucoup d’entre elles taisent leur souffrance car, comme le précise la militante, « la parole des femmes est la première à disparaître » dans tous les conflits.

Les femmes émigrées ont, elles, une souffrance très différente, peut-être moins assourdissante, moins impressionnante, mais tout aussi palpable. Les emplois physiques et répétitifs qu'elles exercent peuvent être une mince évasion : « au moins ton esprit se repose », avoue l'une d'entre elles dans le film Pendant ce temps.

Identités plurielles

Vue d'Europe occidentale, la situation en Ukraine est souvent simplifiée à l'extrême, opposant des identités raccourcies et fantasmées. Mais la réalité est bien plus complexe : des identités en kaléidoscope entremêlent appartenances familiales, linguistiques, territoriales, sociales... qui se superposent, se fondent et ne peuvent être distinguées. La guerre accentue cette complexité.

« En cette période de conflit, on nous demande de choisir un camp […] il ne faudrait pas que cela nous divise à l'intérieur de nous-mêmes », témoigne l'une des femmes déplacées interrogée par Camille Leprince, relatant le fait qu'elle se voyait sommée de se définir comme Russe ou Ukrainienne.

A travers ces deux projets, une question revient en filigrane : « où est ma maison ? ». Les frontières se brouillent et les femmes émigrées, autant que celles déplacées, parlent du « prix à payer » : se sentir étrangère, même dans leur propre pays. Il y a la crainte de perdre quelque chose. « Peu importe le nombre d'années vécues à l'étranger,toutes vos cellules resteront ukrainiennes, même si vous apprenez cent langues », croit savoir l'une des femmes ayant choisi d’émigrer. La solitude et le déracinement sont pesants, voire étouffants, mais l'identité s'affirme et ne se laisse pas taire.

Camille Leprince et Yuliia Appen, présentes ce soir-là à Paris, livrent avec pudeur et avec un profond respect les paroles de ces femmes, tout en tentant de les protéger, de les préserver, malgré leur statut de « témoin ordinaire ». « La femme ukrainienne lambda n'existe pas », rappelle Camille Leprince.

En dépit des errances, de l’éloignement et des déchirements, la vie semble à chaque fois prendre le dessus. En témoignent les amours, les mariages et les enfants qui naissent. Car « la maison », au final, ne serait-ce pas tout simplement l’endroit où l’on peut créer ?

Constance Boris.

Photos de l'événement :

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© Yuliia Appen for Q-rators

Liens :

Le Théâtre du Dialogue (ukr.) : http://tdd.org.ua/

L'association franco-ukrainienne Q-rators : https://www.facebook.com/pg/qratorsperformance/