Nazarbaiev, despote éclairé ?

(Article - 10/2011)

Déjà au pouvoir du temps du Kazakhstan soviétique Noursoultan Nazarbaïev aura jusqu'au bout lutté avec Gorbatchev pour la préservation de l'URSS. Cependant, face a l'inéluctable, il a rapidement su tirer parti de l'indépendance, gérant avec une certaine habileté la naissance d'un Etat à l'assise alors très fragile


Gare de l'Est : Pouvez-vous nous brosser le portrait de Noursoultan Nazarbaïev, qui vient d’être reconduit à la tête du Kazakhstan pour la quatrième fois en 20 ans ?

 

Adrien Fauve : Il est né au début des années 1940 dans une famille paysanne assez modeste, en périphérie d’Alma-Ata, à l’époque capitale du Kazakhstan. Il a fait des études d’ingénieur métallurgiste et a longtemps travaillé dans la région de Karaganda, à Temirtaou, centre industriel important, au cœur de la République socialiste soviétique Kazakhe (RSSK). Il y a commencé une longue carrière en bas de l’échelle, puis s’est impliqué dans le parti communiste au niveau local. Ensuite, en passant par une école de cadre, il est allé jusqu’à acquérir une position et des responsabilités importantes dans le PC de la RSSK. A la fin des années 1970 il est devenu secrétaire du comité central, puis au fil des années 1980 il a eu des responsabilités croissantes, devenant président du Conseil des ministres peu avant les émeutes de décembre 1986, première secousse populaire au sein de l’URSS au moment de la perestroïka, durement réprimées par les forces de sécurité. Son rôle ici est ambigu, car après 1991, on a présenté cet épisode comme une prise de conscience nationale, dans laquelle Noursoultan Nazarbaïev se donne le beau rôle face à son prédécesseur Dinmoukhammed Kounaïev, mais en réalité, il est probable que l’actuel président ait ordonné de tirer sur les manifestants. Quoi qu’il en soit, son ascension continue après l’indépendance. En 1991, il est élu au suffrage universel comme président. En 1995, une réforme constitutionnelle prolonge son mandat jusqu’à la fin des années 1990. Les prochaines élections, prévues en 2000, ont finalement eu lieu en 1999. Ce jeu avec les dates se poursuit par la suite : en 2005 il est réélu alors que les élections ne devaient pas avoir lieu l’année suivante. Même chose pour cette année : alors qu’on attendait les élections en 2012, le suffrage s’est tenu en avril, une fois le projet de referendum pour un faire un président à vie évacué. Au terme de ce parcours, il s’est installé comme un chef d’Etat inamovible.

GDE : Noursoultan Nazarbaïev est donc un pur produit du système soviétique ; il est devenu nationaliste par la force des choses…

AF : En effet, mais son nationalisme est difficile à cerner. A la fin de la période soviétique, il était plutôt acquis à la continuation de l’URSS. Le Kazakhstan a par exemple été l’un des derniers membres de l’Union soviétique à s’en détacher, à la différence des Etats baltes ou de l’Ukraine. C’est ainsi qu’une déclaration finale de mise en place de la Communauté des Etats indépendants (CEI) a été signée à Alma-Ata en décembre 1991. N. Nazarbaïev a donc soutenu la continuité dans les relations entre les ex-Républiques sœurs. On disait aussi à la fin des années 1980 qu’il était en lice pour succéder à Gorbatchev.

GDE : L’indépendance du Kazakhstan n’allait donc pas de soi, elle comportait certains défis…

AF : Au début des années 1990 on parlait beaucoup de conflits potentiels entre les différents groupes ethno-culturelles, puisque que le Nord du pays était surtout peuplé des Slaves, alors que le Sud était majoritairement kazakh. Mais les Kazakhs eux-mêmes étaient minoritaires au début des années 1990. D’ailleurs aucun groupe ethnique n’était majoritaire, jusqu’au recensement de 1999 où les Kazakhs composèrent 53% de la population, avec un groupe russe représentant environ 30%. Aujourd’hui, l’équilibre ethno-démographique a encore changé en faveur des Kazakhs. Entre temps, des Cosaques – héritiers des troupes de l’empire tsariste qui avaient pour objectif de conquérir les territoires et de les défendre – se mirent à exprimer des velléités sécessionnistes, soutenus par certains nationalistes russes comme Soljenitsyne. Pour donner un exemple de la façon dont le Noursoultan Nazarbaïev s’est confronté à ces problèmes, on peut considérer que le transfert de la capitale politique, d’Almaty, au Sud-Est du pays, à Astana, 1300 km plus au nord, a permis d’affirmer l’autorité de l’Etat et d’assurer l’intangibilité du territoire. Ces risques centrifuges ont donc été évacués au fil des années 1990. Le problème étant que cette intégrité du territoire est due à l’assise autoritaire d’un pouvoir centralisé.

GDE : On met souvent au crédit de Noursoultan Nazarbaïev d’avoir assuré la stabilité de son pays, mais aussi d’en avoir fait l’une des locomotives d’Asie centrale.

AF : Sur le plan économique c’est indéniable, malgré les difficultés du passage à l’indépendance : appauvrissement des populations, thérapie de choc etc. Mais les réformes macro-économiques menées à la fin des années 1990, couplées à la rente pétrolière, ont permis un développement économique important et l’émergence d’une classe moyenne, essentiellement dans les grandes villes, même si la redistribution des richesses est loin d’être équitable. On constate en effet un accaparement des richesses au sein d’un groupe, autour de la famille du président. Sans compter que le pays a fortement souffert de la crise des subprimes, les banques et les sociétés d’assurance possédant beaucoup d’actifs toxiques. Le marché de l’immobilier ou le business-to-business ont profondément pâti de la crise. Mais grâce au fonds souverain alimenté par la rentre pétrolière, le choc a été absorbé les années suivantes. Pour ce faire, les organismes qui devaient gérer la crise sont passés aux mains des gens très proches du pouvoir, comme par exemple le gendre du président, et on voit ainsi se dessiner le cercle restreint des gens qui commandent.

GDE : Est-ce une politique volontariste ou la rente qui explique ce décollage économique ?

AF : Il est difficile de répondre à la question en ces termes. La rente est incontestable, le Kazakhstan exporte beaucoup de pétrole et d’uranium, ce qui contribue à sa richesse et attire les investissements étrangers et stimule le secteur du tertiaire. Mais tout ceci n’aurait pas le même effet sans les réformes structurelles libérales menées à la fin des années 1990, pour rassurer les investisseurs et créer un climat des affaires attractif. A tel point que l’on a parfois pris le Kazakhstan comme exemple, notamment pour le système bancaire lors des réformes de l’après-Eltsine en Russie. Il y a donc une combinaison des deux dimensions. Néanmoins, si l’on faisait un ratio entre les deux, la rente jouerait sans doute un rôle plus important dans la production de richesses au Kazakhstan.

GDE : On salue également le rôle moteur joué par Noursoultan Nazarbaïev en politique étrangère, entretenant des bonnes relations avec ses voisins, Russie et Chine notamment.

AF : Dans le cadre de l’organisation de Shanghai, le Kazakhstan maintient effectivement de bonnes relations, cela se voit sur le plan économique puisqu’il y a une diversification des partenariats. La Chine est devenue un investisseur important au Kazakhstan et il y a maintenant un pipeline qui fournit la Chine en pétrole. Il faut quand même nuancer, car le Kazakhstan entretient des relations parfois ambigües avec ses partenaires centre-asiatiques. Ainsi, la fermeture de la frontière avec le Kirghizstan, à la suite des violences du printemps 2010, est intervenue alors même que le Kazakhstan occupait la présidence tournante de l’OSCE, une organisation censée promouvoir la sécurité et la stabilité dans la région. Les relations ne sont pas toujours bonnes non plus avec l’Ouzbékistan puisqu’au cours des années 2000 les deux pays ont rivalisé pour le leadership dans la région. Après le 11 septembre 2001 et l’intervention en Afghanistan, le Kazakhstan est apparu comme un partenaire important des Américains, accueillant les troupes de la coalition envoyant même un contingent en Irak. De ce point de vue, la politique multivectorielle est destinée aux grandes puissances mais ne fonctionne pas avec les voisins immédiats d’Asie centrale.

GDE : Malgré ce portrait flatteur à certains égards, on ne peut faire l’impasse sur le régime politique qu’il a instauré : une forme d’autocratie.

AF : En effet, il faut nuancer le constat dressé jusqu’à présent. Si on reprend les termes utilisés pour analyser les différents types de régime, on peut qualifier le Kazakhstan d’Etat autoritaire, avec des traits distinctifs particuliers : un accaparement des richesses et un contrôle des secteurs-clefs de l’économie par l’entourage très proche du président, et notamment par sa famille. On peut parler de patrimonialisation du pouvoir, c’est-à-dire que les ressources administratives, politiques et économiques, forment un patrimoine aux mains d’un groupe restreint autour du président. On voit là un processus de privatisation des instruments de gouvernement et de production des richesses. Par ailleurs, le culte de la personnalité, qui était presque inexistant au début des années 1990, s’est beaucoup développé au cours des années 2000. Depuis une dizaine d’années, on assiste au développement d’une véritable iconographie en parallèle de la personnalisation accrue du pouvoir, à tel point que les récentes élections sont une sorte de faux plébiscite, avec une réélection de N. Nazarbayev à plus de 90% des voix, un score comparable aux élections précédentes mais dont la véracité est fortement remise en cause par les observateurs internationaux. Pour arriver à ce score, on a mobilisé presque de force beaucoup d’électeurs, notamment les gens travaillant dans la fonction publique, les services sociaux, les écoles, les hôpitaux. On les pousse à aller voter, on leur assigne des heures, et ils se rendent compte par la suite que leur voix a déjà été comptabilisée. Ils peuvent craindre des représailles s’ils ne se rendent pas aux urnes. De ce point de vue, tout le discours optimiste sur le fait que l’économie se modernise, le PIB s’accroit, qu’on a réussi à résister à la crise, que les villes sont en train de changer de visage, que les nouvelles technologies de l’information et de la communication se développent, est à mettre en regard de ces traits politiques. On pourrait même utiliser le qualificatif de régime sultanesque, sans jeu de mots sur le prénom du président, puisque « Noursoultan » signifie « sultan de lumière » en langue kazakhe. C’est une forme d’autoritarisme qui accapara les richesses, on peut donc parler de ploutocratie, mais qui développe en même temps une rhétorique d’Etat modernisateur et s’inscrit dans la mondialisation par le biais des investissements étrangers et du rôle que le pays essaie de jouer sur la scène internationale – dont la réunion des chefs d’Etat de l’OSCE en décembre 2010 a été une illustration. Pour être un peu provocateur, on pourrait dire que c’est un Etat autoritaire ploutocrate, sultanesque, modernisateur et mondialisé.

GDE : Revenons sur l’organisation des élections : la présidence de l’OSCE arrachée l’an passé aux Occidentaux ne semble pas avoir encouragé le Kazakhstan à fournir des efforts en matière de démocratisation….

AF : Cette présidence, la première pour un Etat de l’ex-URSS, avait été consentie en contrepartie de réformes dans le secteur des médias, en matière de liberté d’opinion, ainsi que sur la loi encadrant les partis et la compétition électorale. Il y a eu des réformes « cosmétiques », qui ont été menées uniquement pour donner l’impression qu’on changeait les choses, une sorte de cache misère. Certaines ONG locales, qui s’occupaient d’observer le processus électoral, ont au départ été associées à la conception de ces réformes, puis ont été évincées et ont ensuite critiqué la façon ont les choses évoluaient. La loi sur les partis et les règles électorales verrouillaient en réalité tout le jeu politique, limitaient la participation à un nombre très restreint de partis. Le seuil pour pouvoir créer un parti était beaucoup plus élevé qu’auparavant, il y avait un double contrôle administratif au niveau local et national par différentes commissions pour pouvoir déposer des listes et candidater. Tout cela se faisait en faveur du parti unique créé dans le courant des années 2000, autour de la figure du président. Sur le plan des médias, plusieurs dispositions ont été fortement critiquées, notamment celle qui faisait des sites internet et des blogs un média comme les autres, susceptibles de poursuite au cas où ils enfreindraient les règles. Ainsi, un blog alimenté par des étudiants critiques du pouvoir en place pouvait être condamné en diffamation au même titre qu’un grand quotidien. Il faut savoir que le président a récemment obtenu un statut très spécifique, celui de « Leader de la Nation ». Il avait refusé de signer le décret proposé par les parlementaires mais il y a dans la constitution du Kazakhstan une disposition qui stipule que si au bout de 40 jours le président ne signe pas un décret mais ne lui oppose pas un véto, la loi ou la disposition entrent en vigueur. Le fait d’être donc désormais considéré comme leader de la nation lui assure une protection judiciaire jusqu’à sa mort, protection qui s’applique également aux membres de sa famille. Son image, sa personne, sont l’objet d’autres types de protection, puisqu’on ne peut plus le critiquer publiquement compte tenu de ce statut hors norme qui lui a été conféré. La loi sur les médias est donc très critiquée, notamment par les organismes de veille de l’OSCE, ce qui peut apparaître comme un paradoxe.

GDE : Dans ce contexte difficile, des figures d’opposition parviennent-elles à émerger et à se faire entendre ?

Aujourd’hui l’opposition est quasi-inexistante. Les figures de proue des mouvements qui essayaient de promouvoir un certain changement au début des années 2000 ont été complètement exclues du jeu politique par divers moyens. Souvent elles ont été incitées à s’expatrier, suite à des poursuites judiciaires pour corruption ou prise illégale d’intérêt ; par ailleurs il y a eu deux assassinats politiques marquants au cours des années 2000, et des personnes qui ont été emprisonnées et à qui on a signifié qu’il ne valait mieux pas essayer d’occuper trop de place dans le débat public. On songe aussi à l’ex-gendre, Rahat Aliyev, qui est en exil aujourd’hui sans doute quelque part en Europe, que l’on considérait il y a 5 ans encore comme le favori et successeur potentiel du président. Il est tombé totalement en disgrâce depuis, et a ensuite essayé de se défendre en publiant un livre à scandale sur le président. Aujourd’hui, compte-tenu de la loi électorale, et de la place prépondérante qu’occupe le parti central du pouvoir, compte-tenu également de l’exil de personnalités politiques d’opposition qui n’ont pas réussi à s’installer après la crise politique de 2001 où l’opposition a échoué dans sa tentative d’impulser un changement politique, on peut considérer que les partis d’opposition, même s’ils existent, n’ont pas de véritables leaders et ont très peu de moyens d’action.

GDE : Ce qui pourrait peut-être les faire espérer, c’est le retrait du président qui a plus de 70 ans aujourd’hui. Y a-t-il des plans de succession ?

AF : C’est évidemment très difficile de prédire l’avenir, mais la question de la succession, du passage de témoin, occupe beaucoup les esprits. Il y a plusieurs journaux d’opposition qui font souvent les gros titres sur cette question. Il est sûr qu’il y a une question de génération, avec beaucoup de personnes occupant des postes importants sur le plan politique ou à la tête de grands groupes économiques, qui ne sont pas tout à fait du même âge que le président, mais qui ont eux aussi été formés à l’époque soviétique. Dans l’entourage du président on trouve comme successeur potentiel le deuxième gendre, marié avec sa fille cadette, Timur Kulibayev, qui occupe depuis longtemps des fonctions importantes et est aujourd’hui à la tête de la holding d’Etat qui rassemble les plus grands secteurs de l’économie depuis la crise. On parle aussi du premier ministre, qui détient la plus grande longévité à ce poste depuis l’indépendance, et d’autres personnes qui ont fait une carrière exemplaire dans l’appareil et sont liées à des grands groupes industriels. C’est cette lecture qui prévaut souvent chez les analystes : il y a quelques grandes corporations, qu’on appelle des « clans » (mais qui n’ont rien à voir avec des tribus et leur dimension ethnique), qui rassemblent la majeure partie de certains secteurs comme le pétrole, les minerais, les médias, et ont des relations particulières avec certaines personnalités politiques. Aujourd’hui il y a quatre  personnes auxquelles on songe pour succéder au président, sans pouvoir trancher pour l’instant.

GDE : La population aura-t-elle voix au chapitre pour le choix du successeur ?

AF : Dans le contexte que l’on vient de dépeindre, on peut franchement en douter. Mais comment prédire ce qu’il adviendra durant les cinq prochaines années ?