Au Tadjikistan, la crainte de l’État islamique fait les affaires du pouvoir

 

Goulmourod Khalimov dans la vidéo annonçant son allégeance à l'EI (source : site djihadiste furat.info)

Le pouvoir tadjik agite la menace de l’État islamique pour consolider sa politique répressive, bénéficier du soutien militaire de la Russie et masquer l'état socio-économique désastreux du pays. Quitte à renforcer les ennemis qu’il prétend affronter.

 

Le poil court, le regard perçant, Goulmourod Khalimov, 40 ans, s’exprime dans un russe convenable assis aux côtés des trois hommes à la barbe épaisse. Armé d’un fusil de précision et vêtu entièrement de noir, l’homme, autrefois commandant en chef des forces spéciales de la police tadjik (OMON), annonce dans un message vidéo son ralliement au groupe État islamique (EI).

Cette vidéo, habilement mise en scène, a créé une onde de choc au Tadjikistan lors de sa diffusion le 27 mai. Pris de panique, les autorités ont bloqué sans distinction l’accès au site d’information et aux réseaux sociaux sur lesquels avait été partagée l’effarante nouvelle. Cette dernière a également suscité des réactions à l’étranger. Dans le New York Times, Ahmed Rashid, spécialiste de la région connu pour ses analyses alarmistes, affirme qu’une « nouvelle ligne de front contre l’Islamisme se dessine le long de la frontière tadjik ». Source de malaise supplémentaire, Khalimov prétend - tout en insultant ses anciens formateurs - avoir suivi plusieurs entraînements militaires aux Etats-Unis. L’information, embarrassante, a été confirmée le lendemain par un représentant du département d’État américain.

Si la défection d’un haut-dignitaire est une première pour le Tadjikistan, des cas semblables - certes moins spectaculaires - ponctuent régulièrement l’actualité du pays. Dans une vidéo postée début avril, on pouvait ainsi voir de jeunes Tadjiks brûler leur passeport en signe de ralliement au groupe terroriste. Plus récemment, le 28 juin, un autre jeune Tadjik est apparu souriant dans une vidéo annonçant sa mort dans une attaque kamikaze en Syrie.

Il est toutefois difficile d’estimer le nombre exact de Tadjiks partis combattre. Selon les chiffres du gouvernement, ils seraient entre 200 et 500. Proportionnellement, l’implication des Tadjiks serait toutefois plutôt faible. Selon les estimations d’un centre de recherche du King’s College, 1 Tadjik sur 37 000 aurait ainsi rejoint l’EI, contre 1 sur 4900 musulmans britanniques et 1 pour 10 200 Saoudiens. Dans leurs vidéos, les combattants tadjiks présents en Syrie parlent eux de plusieurs milliers de compatriotes.

Situé le long de la frontière nord de l’Afghanistan et composé à près 95% de Musulmans, le Tadjikistan a été dévasté par une guerre civile extrêmement violente entre 1992 et 1997. Le pays est considéré aujourd'hui comme une cible de prédilection pour les mouvements djihadistes. Si, au regard de l’histoire et de la situation géographique du pays, la menace semble réelle, le spectre du groupe État islamique permet également au président du pays, Emomalii Rahmon, au pouvoir depuis 1994, d’asseoir sa politique autoritaire. Cette dernière pourrait bien mettre en péril le fragile équilibre entre forces laïques et religieuses qui avait permis de mettre fin à la guerre civile.

 

Renforcement de la dynamique autoritaire

Malgré le lancement, en mai 2015, d’une politique d’amnistie, la défection spectaculaire de Khalimov a été exploitée par les autorités pour renforcer la répression et la censure. Le 2 juillet, le gouvernement a ainsi publié une liste de seize organisations dont les sites sont désormais bloqués sur Internet.

Outre le blocage prévisible de pages en lien avec l’Etat islamique, le Mouvement islamique d’Ouzbékistan et l’Emirat du Caucase, le gouvernement a également pris soin d’interdire l’accès à des organisations plus modérées ou faisant partie des rares groupes d’opposition. Vingt-six sites repris sur cette liste sont liés à l’organisation Hizb ut Tahrir, une importante association islamique issue de la scission des Frères musulmans. Ce parti néo-fondamentaliste, qui compterait plusieurs dizaines de milliers de membres en Asie centrale, milite pour l’instauration de la loi islamique mais, contrairement aux mouvements djihadistes, refuse de faire appel à la violence. A travers ses activités associatives et philanthropiques, l’organisation bénéficie d’un certain crédit auprès de la population.

 

Enomalii Rahmon (source : Twitter)

Parmi les autres sites Internet bloqués par le gouvernement se trouvent également des pages relatives au Groupe 24, une association de dissidents régulièrement accusée par le pouvoir tadjik, sans preuve à l’appui, de promouvoir les courants djihadistes. En octobre 2014 - quelques jours après l’organisation d’actions de protestation pacifiques à travers le pays - l’organisation a été purement et simplement interdite par la Cour suprême tadjike. Son leader, Umarali Kuvatov, a quant à lui été assassiné en mars dernier à Istanbul. Les autorités tadjiks avaient lancé à son encontre un mandat d’arrêt international, sans succès.

Toujours en mars dernier, le Parti de la Renaissance islamique qui a émergé après l’indépendance du Tadjikistan et œuvré au compromis entre forces laïques et religieuses à la fin de la guerre, a été interdit de siéger au Parlement lors d’un vote suspecté de fraude.

Plusieurs observateurs craignent que cette censure indifférenciée, frappant aussi bien les groupes terroristes que les mouvements modérés, apporte des arguments aux franges les plus radicales. Mais le pouvoir n’en a cure. La menace de l’État islamique lui permet de justifier sa politique sécuritaire tout en continuant à bénéficier du soutien militaire de la Russie.

 

Soutien militaire russe

La Russie considère avec un mélange d’inquiétude et d’opportunisme la menace de l’Etat islamique. En mars, le vice-ministre russe de la Défense, Anatoli Antonov, a annoncé une intensification de l’usage de téléphones cellulaires de l’Etat islamique le long des frontières sud de la Russie, notamment à la frontière tadjike et afghane. Lors d’une réunion de l’Organisation du Traité de Sécurité collective (OTSC) au mois d’avril, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré que « l’État islamique devient une menace pour l’Asie centrale, et donc pour la Russie ». Face aux risques, maintes fois avancés, d’une déstabilisation du Tadjikistan, Sergueï Lavrov s'est rendu à Douchanbé au début du mois d'avril 2015 pour un sommet de l’OTSC.

Il a promis une importante aide militaire russe de 1,2 milliard de dollars (70 milliards de roubles) pour soutenir le Tadjikistan dans sa lutte contre l’EI. Cette aide s’inscrit dans le cadre d’un accord de coopération militaire signé entre les deux pays en décembre 2014. Il est également prévu que des programmes de soutien militaire soient mis en place à travers l’Organisation de coopération de Shanghai qui, pour rappel, réunit la Russie, la Chine et les États d'Asie centrale (à l'exception du Turkménistan). Avec le retrait des troupes américaines, cette organisation passe pour l'un des principaux garants de la sécurité régionale. La base militaire russe de Douchanbé, « avant-poste contre la menace islamiste » - selon les mots du vice-ministre de la Défense russe - abrite depuis 2004 le contingent étranger le plus important du pays (près de 6000 personnes). Mi-mai, des manœuvres de grande envergure ont rassemblé au Tadjikistan près de 2 500 militaires réunis au sein du Traité de l’Organisation de Sécurité collective. La Russie intervient également dans le financement et l’équipement des gardes-frontières tadjiks.

Dans un pays où les perspectives d’avenir sont des plus limitées, les préoccupations d’ordre géopolitique dissimulent bien souvent la complexité du phénomène de radicalisation religieuse qui, au-delà d’aspects uniquement liés à la politique extérieure, trouve sa source principale dans les carences internes de la société tadjike.

 

L’effet « boomerang »

Pays le plus pauvre de l'ancien espace soviétique, le Tadjikistan cumule les facteurs socio-économiques négatifs favorisant la propagation des groupes djihadistes. Près de 35% de la population vit avec moins de deux dollars par jour. Sur les huit millions d’habitants que compte le pays, plus d’un million aurait émigré, principalement en Russie. Selon la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, près de 50% du PIB du pays proviendrait ainsi des sommes d’argent envoyées par la diaspora tadjike.

Dernièrement, un reportage paru sur le site d’information russe Meduza s’alarmait de la présence d’extrémistes tchétchènes plaidant la cause de l’État islamique sur les chantiers de construction moscovites, chantiers où travaillent de nombreux émigrants venus d’Asie centrale. Isolés du reste de la société russe, illégaux, pauvres et victimes de discrimination, les migrants centre-asiatiques, contre la promesse de plusieurs milliers de dollars, passeraient pour être particulièrement sensibles à la rhétorique du plus grand groupe terroriste actuel. Comme le souligne Alexander Shumilin, spécialiste du Moyen-Orient, le désir de rejoindre l’EI s’explique bien souvent par la recherche de « nouvelles opportunités » dans des pays autoritaires se trouvant sous la coupe d’une élite surpuissante. Malheureusement, c’est le cas du Tadjikistan.

En fins manipulateurs, les promoteurs du groupe Etat islamique multiplient les efforts pour atteindre le public tadjik, notamment russophone. De nombreux sites et relais médiatiques du groupe terroriste diffusent des messages de propagande en russe. Depuis la mi-juin, une nouvelle branche du réseau médiatique de l’organisation, baptisée Furat Media, anime dans la langue de Pouchkine des comptes sur Twitter, Facebook et VKontakte, et dispose d’un site internet.

Au Tadjikistan, le système politique obsolète, répressif et extrêmement corrompu, encourage donc indirectement ces dérives extrémistes. Réagissant à la défection du commandant tadjik, Izzat Amon, militant pour les droits des migrants, met ainsi en garde les autorités : “ Nous sommes face au résultat de nos élites politiques après 25 années passées au pouvoir. […] Continuez à vous battre de la sorte et d’autres anciens fonctionnaires portant le hidjab, la barbe et des signes islamiques feront leur apparition. Cela vous reviendra immanquablement à la figure, comme un boomerang. »

Romain Colas.

 

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