La guerre du Kosovo, entre enquête et fiction

(Article -  11/2013)

Retour sur la guerre du Kosovo à travers un document et un récit. Deux approches d'une même scène de crime où faux-semblants, vérité romanesque, fabulations, subjectivité, mémoire et ressentiment se répondent à distance.

 

Les bombardements de la Serbie au printemps 1999 et l'indépendance du Kosovo proclamée le 17 février 2008 continuent de mettre Pierre Péan en colère. Car on a délibérément trompé ce journaliste éprouvé, comme beaucoup de gens bien intentionnés, sur le compte des bourreaux et des victimes. Ce mensonge initial aurait permis la création d'un Etat mafieux dont les activités criminelles menaceraient la sécurité des Balkans et de l'Europe. Un mal pour un pire, en somme. Le cynisme militaire aux fins d'un désastre géopolitique. Une guerre qui a tenu sa tacite promesse criminelle. Une agression contre un Etat souverain profilée précisément pour atteindre cet objectif corsaire.
Ces deux épisodes, inséparablement liés, forment les piliers de la longue enquête que Péan a publié chez Fayard : Kosovo, une guerre « juste » pour créer un Etat mafieux.

L'ouvrage, d'une facture très balkanique, assigne les protagonistes aux ténèbres ou à la lumière. Les chapitres mélangent les genres ; tour à tour thriller à deux sous, pamphlet contre l'Otan et l'UCK, récit édifiant, pamphlet pataud, mémoire en réhabilitation de la Serbie, dossier d'instruction ficelé à la va-vite... La variété des registres sert cependant la même thèse : l'injustice d'une guerre prétendument juste et le détournement des grands principes au service d'une cause scélérate.
Désordonné, incertain sur les faits, les dates et les lieux, approximatif dans ses développements historiques, éludant les événements majeurs de la crise au Kosovo, ce rapport d'enquête écorche aussi volontiers les noms albanais (comme l'inattendu « Bajaram Rexhapiju ») quand ceux des protagonistes serbes sont scrupuleusement transcrits avec la graphie slave. Le constat n'est pas futile. Toute forme est celle de son contenu qui, en l'occurrence, fait des Albanais, longtemps « peuple interdit » au Kosovo, le peuple infâme. L'auteur ne leur accorde donc pas la dignité de les correctement nommer. Si Pierre Péan parle des victimes albanaises il ne leur donne jamais un visage. Ces morts, douze mille, sont de simples figurants voués à l'oubli. Pour ne pas parler des milliers de vies dévastées, des nombreux disparus, des femmes et des enfants livrés à la furie abjecte des milices serbes. De leur côté, les victimes serbes, plusieurs centaines, ont un nom, un visage, une famille, une histoire. Les circonstances de leur mort sont relatées en insistant sur les détails macabres, comme « Moncilo écartelé entre deux tracteurs ». Les seuls morts albanais dont le nom mérite une mention sont ceux tués par des mains albanaises. De fait, malgré ses protestations de neutralité, Pierre Péan ne s'est guère donné la peine d'écouter des témoignages albanais. Essentialisé en mafieux, l'Albanais ne saurait que mentir...

Dans le monde selon Péan, aux couleurs gris sur gris du relativisme absolu, il n'y aurait puérilement ni « bons » ni « méchants » ; les fautes des uns seraient balancées par celles des autres; les causes et les effets des situations s'annuleraient mutuellement; les responsabilités des crimes seraient également partagées. Atténuer la culpabilité serbe emprunte, dans ce « romanquête », les détours de la calomnie.
De ce point de vue, au Kosovo, les Serbes ne sont peut-être pas innocents mais ils sont d'abord « les victimes des sauvages », pour reprendre les mots d'un de leurs poètes que Péan cite complaisamment. Et si les Albanais ont parfois subi des brutalités, ils sont avant tout coupables.

Coupables de ne pas s'être accommodés de l'autorité de Belgrade.
Coupables de manifester une reconnaissance vibrante aux Etats-Unis d'Amérique, en particulier à l'ancien président Bill Clinton, honoré d'une statue au centre de Prishtina, à l'initiative de l'intervention armée de 1999.
Coupables d'avoir à composer avec des dirigeants souvent corrompus et quelquefois liés à des réseaux criminels; même si la proximité entre politique, services de sécurité et crime organisé ne date pas d'hier dans les pays balkaniques; même si le dernier 1er ministre assassiné dans l'exercice de ses fonctions est le Serbe Zoran Djindjic en 2003.
Coupables encore d'avoir tiré parti d'une fugace opportunité stratégique, liée à des enjeux géopolitiques dépassant largement leur drame national, pour mettre fin aux longues années d'oppression serbe. Dans les années 90, l'observateur quelque peu avisé de la situation dans l'ancienne Yougoslavie répétait cette même antienne : tout a commencé au Kosovo, en 1981, et tout s'achèvera au Kosovo.
Coupables d'avoir parfois cédé au désir de venger les abominations subies, après le retrait des forces militaires serbes du Kosovo; de ne pas avoir aussitôt accordé le saint pardon à leurs bourreaux d'hier et d'avant-hier lesquels ne se considèrent d'ailleurs en rien fautifs.
Coupables enfin de ne pas correspondre au cliché à la mode du musulman fanatisé par la foi. De fait, Belgrade a vainement essayé de vendre à l'opinion publique européenne le conflit du Kosovo comme une guerre de religion entre Orthodoxie et Islam. Péan ne se prive d'ailleurs pas de relayer l'odieuse proposition serbe avancée à Rambouillet permettant aux Albanais d'appliquer la Charia au Kosovo. Il a surtout le front, si pas la bêtise, de ranger parmi les minorités non albanaises au Kosovo, les... Albanais catholiques. Or, à l'inverse des nations voisines qui fondent leur identité sur la religion, les Albanais ont pour socle identitaire la langue qui transcende les appartenances confessionnelles. La voyageuse anglaise Edith Durham l'avait déjà constaté au début du XXe siècle : lorsqu'elle demandait à un Serbe ou un Grec de se définir, il avançait sa religion orthodoxe, l'Albanais se définissait lui d'abord par sa nationalité.
Il n'est pas non plus inutile de rappeler que Milosevic avait trouvé de solides soutiens auprès de plusieurs pays arabes, anciens compagnons de non-alignement durant la période titiste.

Dilettante engagé, Péan bute régulièrement sur les complexités de l'histoire locale. Il entretient la fiction d'une Yougoslavie qui, au crépuscule du XXe siècle, n'était plus que l'habillage et l'alibi du nationalisme guerrier grand-serbe. Mais, il ne peut s'empêcher, là, d'évoquer la frontière d'Etat « serbo-kosovare » avec la Macédoine, ailleurs, l'agression contre la souveraineté de la « République de Serbie », supposée alors être une entité fédérée aux côtés du Monténégro. Les témoins dont il se fait l'écho ne facilitent pas la tâche de notre enquêteur. Comme cette religieuse d'un monastère orthodoxe que Péan étreint avec émotion - la neutralité revendiquée n'empêche pas l'empathie -, laquelle parle des « occupants albanais » quand lui-même évoque leur « présence immémoriale au Kosovo ». A moins que notre limier se soit emmêlé dans les fiches diligemment préparées à son intention.
Fielleux, Péan insinue encore que le jeune dirigeant de l'UCK Hashim Thaçi invité à la conférence de Rambouillet, un gaillard solidement bâti, ne laissait pas indifférent Madeleine Albright au point d'avoir libre accès à sa chambre. Ceci expliquerait bien sûr cela. Tout comme il serait malveillant d'établir un quelconque rapport entre la dédicataire de l'ouvrage et la thèse que l'auteur défend...

Mais l'acte d'accusation majeur de cette enquête à charge concerne l'inquiétante maison jaune accrochée sur la colline, dans les environs de Burrel, au nord de l'Albanie. Des prisonniers serbes, transbahutés sur place depuis le Kosovo, y auraient donc été débités en morceaux lesquels étaient ensuite transportés jusqu'à l'aéroport de Rinas afin d'alimenter un trafic international d'organes. L'horreur absolue qui, si elle n'absout pas complètement les Serbes de leurs péchés dans l'opinion publique européenne, ôte définitivement les restes d'une légitimité déjà mise en lambeaux à la longue lutte des Albanais du Kosovo et à l'Etat qui en est le fruit. Pierre Péan se réjouit d'avoir mis au jour cette meurtrière imposture. L'ouvrage s'ouvre d'ailleurs sur le témoignage d'un prétendu médecin albanais, repris d'une émission de la télévision publique serbe, lequel explique comment il avait procédé au prélèvement du coeur d'un otage. Le récit devrait susciter l'effroi. Il provoque le rire. Cet étrange médecin avoue en effet ingénument avoir « pour la première fois de sa vie vu un scalpel, des bistouris et tout ce qui est nécessaire pour pratiquer une opération chirurgicale ».

La rumeur de Burrel est « un coup monté par les services secrets serbes », comme le dit sans ambages l'ancien officier de renseignements Arnaud Danjean, élu député européen UMP en 2009. L'équivalent balkanique en quelque sorte des Protocoles des sages de Sion, célèbre faux rédigé par un cabinet noir de la Russie tsariste, démasqué depuis longtemps mais qui continue de diffuser son poison antisémite.
Carla Del Ponte et Dick Marty avaient précédé Pierre Péan sur la piste de cette charcuterie gore. Fort de sa notoriété et malgré la prudente clause rhétorique de tout conjuguer au conditionnel, il propage à son tour l'odieuse rumeur, désignant les Albanais à l'opprobre général. Les rapports de l'UNMIK, de 2003 et 2004, ont beau indiquer qu'aucune preuve n'étaie les témoignages anonymes d'Albanais, soudainement accablés par le poids de la faute, confits dans le remords et soucieux de soulager leur conscience ; rien n'y fait. C'est tout juste l'indice qu'on veut cacher ces preuves. Péan situe la sinistre demeure dans le hameau de Kureshi, orthographié ensuite Kurteshi. Un hameau qui n'existe tout simplement pas. A moins de l'avoir confondu avec le nom des propriétaires de la demeure. Des crimes de guerre auraient aussi été commis dans l'incertain village nommé Rripë, signale le journaliste. Il y a bien une bourgade appelée Rrypa (le « y » albanais correspond phonétiquement au « u » français). Qu'importe, certes, de mal nommer l'innommable. Mais, tant d'imprécisions pour établir un scandale international...

Les connaissances lacunaires et la subjectivité de Pierre Péan sur la guerre du Kosovo discrédite son enquête en accusation. Seule les bigarrures de l'outrance artistique parviendraient peut-être à escamoter des faits qui, toujours, sont têtus. Le cinéaste et opiniâtre apôtre de la cause serbe Emir Kusturica s'est précisément entiché de la légende des trafics d'organes et projette d'en faire un film. On imagine déjà des Albanais au profil d'oiseaux de proie fondant depuis leurs montagnes hostiles sur de sympathiques fêtards serbes, l'élévation au ciel de la maison jaune dans un halo de lumière divine et un chœur obséquieux de tsiganes chantant la résurrection des corps profanés. La fiction policière pourra enfin rejoindre sa vérité de spectacle.

***

Malgré la fragilité du nouvel Etat et les immenses difficultés du jour, les Albanais saluent unanimement la guerre du Kosovo comme une guerre de libération. La libération par et pour l'armée du crime, objectera Péan.
Appréhender tant soit peu les épreuves subies par la population albanaise oblige alors à faire un détour par la littérature et son « mentir-vrai ». Elle a la vertu de raconter l'indicible. De dire le crime. De sauver les victimes des calomnies, des rumeurs ou, pire, du silence. Un roman peut restituer le sens du réel. Ainsi Petite guerre parfaite, de Elvira Dones, publié à l'automne 2013 par les éditions Métailié. Il existe un genre du récit de guerre. Celui-ci ne relève pas du même genre. Car il raconte, la guerre par la voix des femmes qui l'ont subie. Un éprouvant lamento polyphonique traverse le récit. Par contraste, l'écriture sobre et pudique rend encore plus tragiques les échos de l'abîme. Une guerre n'est décidément pas l'autre.
Comme l'écrit Roberto Saviano en préface de l'édition italienne, malheureusement non reprise dans la version française : « Petite guerre parfaite raconte tout ce que nous avons oublié mais aussi tout ce que nous n'avons peut-être jamais su ». Dans ce chaudron d'horreurs et de douleurs qu'est le Kosovo en 1998 et 1999, la dignité des femmes devient l'expression la plus élevée de l'héroïsme. Parmi tant de figures, celle de l'adolescente Blerime Jashari, 13 ans, que sa mère avait chargée de veiller sur son petit frère Fatmir. Le corps et l'âme saccagés par des miliciens serbes, « l'ange qui a refusé de mourir » aboutit seule dans un centre de réfugiés à Tirana, inquiète d'avoir bien rempli son devoir en gardant contre elle la main tranchée de son petit frère...
« Ceci est un roman, pas un essai historique, et l'auteure est l'unique responsable des mélanges entre événements réels et liberté romanesque » assure Elvira Dones dans la postface de l'édition italienne, précisant encore qu'elle n'aurait jamais pu écrire son livre sans les témoignages de ceux qui avaient subi la guerre et lui ont confié leur douleur. Ajkana, Sevdije, Hana, Dardana, Rea... Ces femmes personnifient et figent dans l'éternité littéraire les Pieta d'une guerre trop parfaite pour ne pas avoir eu lieu.

Un article de Safet Kryemadhi, politologue spécialiste des Balkans

Pour aller plus loin :

Pierre Péan, Kosovo, une guerre « juste » pour créer un Etat mafieux, Fayard, 2013

Elvira Dones, Une petite guerre parfaite, Métailié, 2013

 

Nous nous intéresserons donc aujourd’hui au parcours et à l’épopée de ce personnage haut-en-couleur. Nous tenterons notamment de distinguer le vrai du faux dans cette histoire mélangeant mysticisme et légendes mais qui est aussi l’illustration d’une époque et d’une région.

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