Bosnie-Herzégovine - « Être neutre, c'est comme signer un pacte avec les dominants » : entretien avec Asim Mujkić

 

Asim Mujkić est professeur de Sciences Politiques à l’Université de Sarajevo. Engagé dans les mouvements sociaux qui avaient traversé la Bosnie-Herzégovine de février à avril 2014, il livre une analyse sans concession de la situation actuelle, dans laquelle il se débarrasse de toute convenance universitaire.

   "Les élites gouvernementales sont des bandits", Manifestations à Sarajevo, février 2014, flickr

 

Tout y passe : le fléau ethno-politique, les élites corrompues, les manifestations, l’absence d’idéalisme dans la jeunesse, l’Union européenne...

 

Comment fonctionne l’éducation en Bosnie-Herzégovine, pays où les divisions sont institutionnalisées par la constitution de Dayton ?

L’éducation fonctionne dans ce pays, pour reprendre l’expression de Louis Althusser, comme un « appareil idéologique d'État ». Dans les écoles de la Republika Srpska, la plupart des enfants sont serbes et suivent donc tous le programme serbe. Dans la Fédération croato-bosniaque, il y a en fait « deux écoles sous un même toit » dans beaucoup de villes où les enfants bosniaques sont formés selon le programme de Sarajevo et les enfants croates selon le programme croate. Ils partagent les mêmes locaux, mais sont dans des classes séparées. Les autorités semblent tout faire pour éviter de les mélanger. Par exemple, si tu es croate, tu as tel cours le matin pour éviter de croiser des Bosniaques et vice-versa. De plus, ils sont souvent divisés physiquement grâce aux étages.

J’ai été une fois invité à donner un cours au lycée international de Mostar et j’ai pu voir que les trois étages divisent les étudiants : le premier étage est croate, le second bosniaque et le troisième est « international ».

 

"Chacun essaye d’obtenir un agrandissement territorial de sa domination ethnique"

 

Pourtant, Bosniaques et Croates sont censés former une même entité politique...

...oui, mais ils sont tout de même bien divisés.

L’ethno-nationalisme a toujours besoin de son territoire. Cela signifie que l’idée générale qui nous a conduits à nous faire la guerre, à savoir l’idée nationaliste, est toujours extrêmement présente. Chacun essaye d’obtenir un agrandissement territorial de sa domination ethnique, spécialement les Croates.

 

Considérez-vous la Bosnie comme étant encore en guerre ?

Oui. Parce-que l’agenda des dominants ethno-nationalistes n’a pas été vaincu. Il a été préservé par les institutions dites « démocratiques ». Pas seulement la Constitution, mais l’ensemble des procédures démocratiques. Il y a un excellent article de Lise Howard, publié en octobre 2012 dans Journal for Democracy ; elle appelle ce type de système une ethnocratie et en souligne les limites. Des procédures démocratiques légales sont utilisées pour confirmer les élites, qui profitent de l’ethno-politique.

 

 "La guerre n'est pas finie" : Mostar en mars 2014, Paul Matthey

 

Ceux qui ont le pouvoir seraient ceux qui organisent ces divisions...

Absolument ! Bien sûr, les différences existent toujours, mais les politiciens mettent l’accent sur les divisions ethniques pour renforcer leur pouvoir et pour donner l’illusion que les divisions de classes n’existent pas.

Comment favorisent-ils les divisions? En créant des institutions défendant leur propre culture nationale (des musées, notamment) ou encore grâce à l’éducation et l’enseignement biaisé de l’histoire. En dehors de la religion, il n’y a pas beaucoup de choses qui nous différencient : nous avons la même couleur de peau, nous parlons la même langue (même s’il n’est pas vraiment politiquement correct de le dire)... Nous nous comprenons mieux que les Français comprennent les Québécois. C’est la même langue.

 

"En Bosnie, tout mène irrémédiablement à une ethno-politisation de la vie politique."

 

Cet exemple de la langue est frappant : durant la guerre, ils ont essayé d’inventer et de modifier les langues; les Serbes ont imposé une manière de prononcer appelée « Ekavian » ; les Croates ont tenté de créer leur langue en se fondant sur l’accent et les expressions de Zagreb ; les Bosniaques ont imposé autant d’orientalismes que possible (notamment avec des turquismes). Je pense pouvoir dire que cela était violent, beaucoup de gens ont rejeté cela... A travers la langue, la grammaire et le vocabulaire, les décideurs ont tenté d’imposer des identités particulières ; les différences n’étant pas assez significatives, ils ont créé des nouvelles institutions.

Quand les Européens viennent ici, ils nous disent : « Vous avez des élections libres, vous avez le choix »... Mais pourtant, ce jeu, nous ne pouvons pas le gagner. Tout le système est fondé sur des principes ethno-nationalistes. Certes, il peut y avoir des partis « multi-ethniques », mais même s’ils gagnent, ils devront respecter la Constitution qui impose la distribution ethnique du pouvoir. S’ils veulent le pouvoir, ils doivent devenir un parti ethno-nationaliste. En Bosnie, tout mène irrémédiablement à une ethno-politisation de la vie politique. Et c’est elle que les élites utilisent pour rester au pouvoir

 

Le début de l’année 2014 a été marqué par des manifestations d’une ampleur inhabituelle. Quelles étaient leurs principales revendications ?

Ces revendications sont toujours d’actualité !

L’un des slogans, c’était : « Nous voulons les noms de nos milliardaires ». A ce moment là, Forbes avait publié un article qui disait qu’il y avait clairement des milliardaires en Bosnie-Herzégovine, quand bien même le pays était si pauvre... Les gens voulaient savoir qui étaient ces gens.

Autrement, les principales revendications relèvent du domaine de la justice sociale. Ce sont les « processus de réintroduction du libre marché» et les « privatisations » qui étaient dans la ligne de mire des manifestants. Et bien sûr les élites corrompues de notre pays.

Les élites politiques et économiques sont confondues : il s’agit en fait d’entrepreneurs politiques. Ils ont usé de leur position pour profiter de la transformation du pays et ont été parmi les principaux acteurs de ces privatisations...

Ces privatisations n’ont été que des braderies de ce qui était avant propriété publique... La Yougoslavie avait un système très spécifique ; contrairement à l’Europe communiste, où l’Etat était le propriétaire des usines, il y avait un système d’auto-gestion. Selon ce système, les travailleurs élisaient eux-mêmes leur hiérarchie et leurs représentants. La propriété était surtout sociale. Bien sûr, le Parti interférait et il y avait des pressions, mais en général, ça fonctionnait.

 

"Pour la première fois dans ce pays, nous avons eu une approche populaire de la politique"

 

Les manifestations ont surtout eu lieu dans les villes industrielles (Tuzla, Zenica, Mostar...), là où l’on compte de nombreux travailleurs du secteur de l’industrie. Certaines de ces personnes travaillent, toujours sous la menace de perdre leur emploi ; mais, la plupart d’entre eux ont été licenciés, et sont généralement dans une catégorie appelée « en attente ». Leur statut de travailleur est reconnu, mais ils ne reçoivent rien du tout... Ils attendent les opportunités sans aucune aide. A Tuzla et Zenica, il y avait des dizaines de milliers de travailleurs. Le cas de Zenica est significatif : après la Seconde Guerre mondiale, on ne comptait que 10 000 habitants ; avant la dernière guerre en Bosnie, il y en avait 100 000 : c’était grâce à l’industrie ! Et depuis les privatisations, les gens doivent se débrouiller, sans aucun soutien. Alors oui, ils manifestent depuis des années. Et l’année dernière, ils se sont levés avec plus de force que jamais.

Les assemblées de citoyens avaient décidé de demander la formation d’un gouvernement d’« experts » ; ça semble très néolibéral, mais leur point de vue ne l’était pas ; ils voulaient juste dire qu’ils ne faisaient pas confiance aux politiciens actuels. Personnellement, je n’étais pas d’accord avec cette revendication, mais puisque la majorité avait décidé cela, je l’avais respectée... En tout cas, c’était un bel exercice démocratique auquel une bonne partie de la société a participé. Je ne dirais pas qu’ils avaient une vraie vision anticapitaliste, mais pour la première fois dans ce pays, nous avons eu une approche populaire de la politique. J’ai eu l’impression d’assister à la naissance d’un mouvement civique. Avant, nos mouvements civiques étaient généralement supportés par des fonds étrangers -un peu comme ceux des révolutions de couleur-, et je ne pense pas que c’était bien, ni pour le fond des revendications, ni pour leur forme.

     

Comment représentants du pouvoir ont-ils réagi ?

Les hommes politiques, comme dans la plupart des pays malheureusement, vivent dans leur bulle idéologique, sans attache avec la réalité concrète. On peut l’observer en Bosnie, mais aussi d’une certaine manière en France ou ailleurs. La plupart des élites politiques vivent dans leur propre monde. Pendant les élections, de bons vendeurs parviennent à vendre aux gens des idées ou des croyances. C’est comparable à la création du besoin par le capitalisme : si tu as déjà une voiture, le capitalisme te fera vouloir une autre voiture ; eh bien, la politique, c’est un peu pareil.

Les programmes politiques ne tournent jamais autour des problèmes concrets, mais mettent en exergue la menace que représentent les autres ethnies... Avant les élections, il y a toujours une espèce d’incident qui va être utilisé par les politiciens : « Regardez ! Si vous ne votez pas pour moi, cela va se reproduire ! » En fait, ils prétendent protéger les gens quand ils ne protègent que leurs propres intérêts.

 

"Les politiciens ont essayé, comme à la pêche, de jeter l’hameçon ethnique, mais croyez-le ou non, cette fois, le poisson s’est souvenu !"

 

Le problème est similaire dans tous les pays : on pointe toujours une menace fictive au lieu d’aborder les problèmes de fond. Chez vous, ce sera l’immigration et chez nous la menace venant des ethnies qui ne sont pas la nôtre... Le plus malheureux, c’est que des gens « achètent » ça, à cause des médias, des discours dominant qui tendent à mettre en avant des sentiments primaires comme la peur.

En Bosnie, cela a duré pendant 20 ans avec succès. Chaque fois, les gens ont voté de la même manière. Le système politique même les incitait à voter pour des partis ethniques... Mais soudainement, à Tuzla, l’année dernière, les travailleurs se sont révoltés plus sérieusement : ils ont brulé le bâtiment du gouvernement cantonal et ont envoyé le message politique suivant : « nous n’achèterons plus vos combines ! ». Les politiciens ont immédiatement tenté de « transformer » cette révolte en un conflit ethno-politique... C’est la seule réponse qu’ils ont à ce type d’événements : plutôt que de répondre à la colère sociale, ils veulent la transformer en un problème ethnique : « Il n’y a pas de travail pour vous parce que les Serbes (ou les Croates) vous le prennent ». Les politiciens ont essayé, comme à la pêche, de jeter l’hameçon ethnique, mais croyez-le ou non, cette fois, le poisson s’est souvenu ! La mobilisation des gens ne s’est pas focalisée sur des problèmes ethniques.

Alors oui, je sais que les Bosniaques sont plus nombreux dans ces villes, mais il s’agit aussi de régions où habitent de nombreux travailleurs qui ne sont pas tous bosniaques... Evidemment, tout a été fait pour que ces événements soient perçus comme des manifestations de Bosniaques : les médias serbes de Bosnie-Herzégovine ont affirmé qu’il s’agissait d’une tactique bosniaque pour déstabiliser la Republika Srpska ; les Croates ont dit que le fait que cela arrive dans une région à majorité bosniaque prouvait que ces manifestations étaient « anti-croates » ; de leur côté, les politiques bosniaques ont affirmé que ces événements étaient planifiés de l’extérieur pour saper l’unité des Bosniaques... En gros, ces manifestations ont été décrites par les élites politiques comme anti-croates, anti-bosniaques et anti-serbes.

 

"Un pour tous, tous pour un", Manifestations à Sarajevo fin février 2014, flickr

 

Y avait-il tout de même une unité ethnique durant ces manifestations ?

Bien sûr. Personne n’a dit que nous étions unis, mais les problèmes ethniques n’étaient plus des problèmes. Les gens avaient en ligne de mire la justice sociale ; ils voulaient que les politiciens abandonnent leurs bénéfices, ils voulaient la révision des privatisations, réclamaient un meilleur service public... Ces problèmes dépassent les ethnies !

Lors d’une réunion politique à Sarajevo, il y a un homme qui disait : « Je suis serbe, je suis croate, je suis bosniaque. »

 

Pourquoi ce mouvement s’est-il arrêté après deux mois ?

Un peu plus de deux mois... Deux éléments majeurs ont endigué ces manifestations, mais le principal a été les inondations. Selon moi, elles ont été utiles car elles ont prouvé que les manifestants avaient raison. L’Etat et les institutions ont montré leur incapacité à assister les gens. Mais les gens, en transcendant leurs divisions ethniques, se sont rassemblés spontanément pour créer leurs réseaux de solidarité. Et les politiciens n’ont pas pu jouer la carte du problème ethnique ; Dodik (président de la Republika Srpska, ndlr) a un peu essayé en interdisant à l’aide bosniaque d’aller à Doboj (ville de Bosnie-Herzégovine située dans le Republika Srpska, particulièrement touchée par les inondations, ndlr)... Il a confié la protection du territoire à un ex-général ! Comme pour empêcher la solidarité inter-ethnique de s’exprimer.

 

Inondations en Bosnie, mai 2014, flickr

 

Le second élément était l’élection. Mais encore une fois, les manifestations ont affecté cette élection car pour la première fois dans une campagne pré-électorale, les politiciens ont parlé de justice sociale.

Elles n’étaient pas un échec, mais pour moi, les manifestations sociales ne sont pas des choses que l’on planifie ; c’est une spirale qui va et vient ; et ça reviendra à un moment ou à un autre.

Néanmoins, si je devais souligner un échec dans ces manifestations, ce serait l’absence du soutien de la classe moyenne. Seule la classe la plus basse (travailleurs, chômeurs...) s’est déplacée. Et même si six ou sept collègues et moi-même nous sommes investis dans le mouvement, nous étions moins de 10 représentants de la communauté académique toute entière…

 

Pourquoi ? Un sentiment de peur ?

Oui. En fait, un fonctionnement pervers relie la classe moyenne à l’Etat. L’ethno-politique marche ainsi : l’Etat est le principal employeur du pays. Donc, « je te donne un boulot et toi, tu me supportes » : c’est comme ça que l’Etat peut contrôler la classe moyenne. Nous parlons là de la fonction publique, mais c’est aussi le cas des patrons de petites et moyennes entreprises que l’Etat contrôle par le chantage suivant : « si tu me soutiens, je te donne tel contrat, te vends tel terrain... » : dans le bâtiment, c’est extrêmement fréquent ! Les politiciens décident sans aucune transparence à qui ils donnent les contrats de rénovation ou de construction de bâtiments publics. L’absence du soutien de la classe moyenne relève dont de la quasi-impossibilité de se soulever contre l’autorité « nourricière ».

 

Quelle forme de répression a-t-on pu observer ?

Dès le début, les élites politiques ont qualifié ces événements de « terroristes », en raison de quelques immeubles brûlés. Nous étions appelés par différents médias « les gauchistes d’Al-Qayda ». Soudainement, la police a découvert des kilos de drogues dans les manifestations (même s’ils ont par la suite avoué que ce n’était pas le cas) ; au début, les manifestants étaient décrits comme des bandits, des junkies... C’était de la propagande classique. Plus tard, ils ont commencé à donner des amendes aux manifestants pour « désordre public ». Des centaines de gens ont été jugés et enjoints à payer des sommes d’argent astronomiques. La plupart de ces gens étaient très pauvres et les amendes de 1000 marks bosniens (500€) représentaient une fortune. Les autorités mettaient donc en place un chantage : « si vous ne pouvez pas payer, soit vous allez en prison, soit vous nous assurez que vous ne participerez plus jamais à ce type d’événements ». Il s’agissait purement et simplement d’une action conjointe entre la police et la justice, visant à écraser la liberté d’expression.

Après les événements, les représentants politiques des cantons qui avaient été les plus agités n’ont pas accepté de réduire leurs bénéfices, mais ont investi plus de 25 millions de marks (12,5 millions d’euros) dans les nouveaux équipements policiers. C’était leur absurde réponse à toutes ces demandes.

 

"Parmi les jeunes, il y a quelques utopistes, intelligents, mais en général, ils sont façonnés pour devenir opportunistes."

 

Si la plupart des enseignants n’ont pas manifesté, qu’en a-t-il été des étudiants ?

Malheureusement, en plein milieu des manifestations, des organisations d’étudiants ont organisé une semaine de « voyage » vraiment bon marché à Paris : huit bus sont partis en même temps. Cette opportunité est apparue soudainement et les étudiants ont choisi de bénéficier de cette offre. Il est évident que c’est le gouvernement qui a payé cela. Je ne suis pas conspirationniste, mais ça ne fait pas de doute.

 

Où sont les étudiants ?, Manifestations à Sarajevo en février 2014, flickr

 

La jeunesse du pays est bien moins progressiste que la vieille génération. Ils sont plus conservateurs. Il y en avait quelques-uns pendant les manifestations, mais très peu. Il y a quelques utopistes, intelligents, mais en général, même parmi ceux qui étudient les sciences politiques, ils sont façonnés pour devenir opportunistes. Je pense qu’il y a une tendance conservatrice qui s’immisce dans les jeunes générations, même à l’« Ouest ». La donne est différente de celle des années 1960, où il y avait des opportunités pour obtenir un travail avec un diplôme. Aujourd’hui, rien ne garantit un bon travail après avoir obtenu un diplôme.

 

Cela pourrait justement être une raison de se soulever, non ?

Je soutiens généralement les jeunes, mais nous avons eu des manifestations d’étudiants il y a deux ou trois ans et une de leur demande était : « Nous voulons une éducation qui soit reconnue par le marché ». Ai-je besoin d’en dire plus ? Ils veulent vivre dans cette société capitaliste. Ils sont focalisés sur la consommation et ne portent pas d’espoir. Si nous détruisons ces institutions, leurs dernières chances d’obtenir un travail s’évapore. Et malheureusement, la plupart d’entre eux se font laver le cerveau par l’éducation, par les médias qui les divisent, qui les font se sentir concernés par des choses futiles. Ce problème peut être vu partout. Les jeunes abandonnent toute volonté de participer à un avenir commun. Ils sont le produit du piège idéologique néolibéral. « Si tu es pauvre, c’est ta faute. Tu dois travailler plus et ça ira ». Ils l’achètent et, pour leur besoin spirituel, se réfugient dans les églises, les mosquées. Avant, nous lisions Marx, débattions des films, critiquions...Aujourd’hui, on se met à genoux et c’est tout.

 

La religion est de retour ?

Oui, spécialement en Bosnie. La religion est la seule chose qui différencie les gens. Certains sont issus de familles musulmanes, catholiques ou orthodoxes ; sans réellement croire, ils se mettent à pratiquer, comme pour justifier les divisions et exposer leurs différences.

J’essaye à mon échelle de combattre cela en organisant des réunions, des débats, ce à peu près toutes les semaines.

 

Comment votre hiérarchie réagit-elle à votre forme d’activisme professoral ?

Oh, ils détestent ça. Même mes collègues me disent : « Pourquoi tu le fais ? Pourquoi ce besoin ? » Pareil pour mon engagement dans les manifestations : « Comment peux-tu soutenir des vandales qui détruisent les propriétés publiques ? »

Selon moi, ce terme de « propriété publique » est complètement fumeux. Par exemple, nous voulions organiser des réunions et pour cela obtenir un amphithéâtre : nous nous sommes toujours retrouvés face à des portes fermées. Est-ce vraiment public ?! En théorie, oui, mais en pratique, non. A la fin, ils ont accepté de nous en fournir un...en nous faisant payer 2000€ par session. En quoi même l’université est-elle un espace public ? Ils demandent le même prix pour des concerts... C’est incroyable !

Et bien sûr, nous payons. Et, selon la loi, nous devons mettre en place un système de sécurité, souvent très coûteux : nous avions heureusement des sympathisants qui avaient des liens avec une compagnie privée de ce genre qui a accepté de ne pas nous faire payer.

Ces événements sont financés par nos sympathisants, et aussi assez largement par la diaspora.

 

Que pensez-vous du rôle de l’Union européenne ?

Le rôle de l’UE a été de surface. Pour la première fois depuis 7 ou 8 ans, la Bosnie est réapparue dans le focus de Bruxelles. Nous aurions été même encore plus dans le focus s’il n’y avait pas eu la crise en Ukraine. Au début des manifestations, j’ai donné de nombreuses interviews pour des journalistes, mais très rapidement, les choses se sont accélérées en Ukraine et nous sommes passés au second plan.

L’UE fait des bonnes choses : les élites européenne et les citoyens de notre pays savent tous deux que le principal obstacle à un bon développement de la Bosnie, c’est les élites politiques de ce pays. Même si les décideurs sont verbalement toutes pour l’Union européenne, ils savent que des transformations menant vers l’UE aboutiraient à leur éviction, à leur jugement. En Croatie, celui qui a fait énormément pour que son pays entre dans l’UE, l’ancien Premier ministre Ivo Sanader, est en prison. C’est ce qui leur fait peur, mais ils ne peuvent pas publiquement dire qu’ils ne veulent pas de l’UE.

 

"Quand les autorités ont été réélues, elles ont signé une « déclaration pour la voie européenne » dans laquelle elles affirmaient qu’elles allaient travailler pour le bien de leurs citoyens... C’est comme si moi, je disais, après des années à l’université : « Désormais, je vais enseigner ! »."

 

L’Union européenne exerce-t-elle un pouvoir d’attraction sur les citoyens bosniens ?

Généralement, je dirais que oui. L’été dernier, il y avait une alliance possible entre Européens et citoyens qui tous deux comprenaient que les élites étaient l’obstacle. Les Européens ont organisé quelques forums pour la société civile pour discuter des principaux problèmes, mais cela n’a duré que jusqu’aux élections et puis, encore une fois, les Européens ont cru que le gouvernement réélu assumerait un changement. L’UE fait encore et encore les mêmes erreurs.
Quand les autorités ont été réélues, elles ont signé une « déclaration pour la voie européenne » dans laquelle elles affirmaient qu’elles allaient travailler pour le bien de leurs citoyens... N’est-ce pas ce que les politiciens doivent toujours faire ? C’est comme si moi, je disais, après des années à l’université : « Désormais, je vais enseigner ! ». C’est une blague !

C’est tellement stupide, et l’UE participe à cela. La haute représentante Federica Mogherini a légitimé ces déclarations... Ridicule.

Disons-le franchement, Bruxelles ne considère pas la Bosnie comme une priorité. Ils espèrent peut-être que les élites politiques coopéreront un jour, mais c’est complètement irraisonnable d’attendre cela : ils ne le feront jamais, puisqu’ils s’accrochent à leur pouvoir.

 

A Belgrade et à Skopje notamment, l’hiver 2014 a été le théâtre de mouvements sociaux assez importants... Serait-ce le début d’une vague ?

On peut ajouter à cette liste l’Espagne, la Grèce et même le Kosovo... La colère qui sous-tend la crise en Europe peut aller dans deux directions ; aujourd’hui, en France, en Allemagne, on trouve un bouc-émissaire vulnérable, qui serait responsable de tous les maux. En ex-Yougoslavie aussi, les groupes vulnérables sont toujours pointés du doigt : les Serbes en Croaties ; les Albanais et les Croates en Serbie, etc. Les élites politiques n’ont pas vraiment peur de ce type de colère : le patriotisme et le nationalisme sont des pièges, qui permettent finalement à l’Etat de diviser et d’assurer son pouvoir.

 

"L'UE soutient ce type de système autocratique à « façade démocratique »."

 

A propos du premier Bosnien reconnu, qu’est-ce que cela signifie ?

C’était un simple phénomène médiatique ; du vent, en quelque sorte. La réalité, c’est celle-ci : dans notre pays, tu n’existes en tant que citoyen si et seulement si tu fais partie de l’une des trois communautés majoritaire. Les autres (Juifs, Roms...) n’ont rien. La CEDH avait même décrit la constitution bosnienne comme discriminatoire. Les élites politiques tentent toujours d’éviter cette question. J’aimerais que cela change, mais sans manifestation, cela ne se fera pas.

Dans la pratique, nous n’avons pas trois peuples constituants, comme on le dit souvent, mais nous en avons en fait deux. L’un d’entre eux est celui des élites politico-économique au pouvoir ; bien qu’elles soient « ethniquement divisées » et qu’elles s’opposent les unes aux autres selon leurs origines, elles ont des intérêts communs. Le second peuple constituant est constitué de la majorité des citoyens de ce pays ; ces derniers sont divisés par le travail de l’élite politique. Même au sein d’une ethnie, les gens sont très divisés. Et c’est comme cela qu’ils gouvernent : en divisant les gens.

Je ne suis pas neutre. Je ne pense pas qu’on puisse l’être à ce sujet. Etre neutre, c'est comme signer un pacte avec les dominants. Le statu quo perdurerait. La concentration du pouvoir doit être réduite à néant... Et l’UE soutient ce type de système autocratique à « façade démocratique ». Tout ça parce que nous avons « des élections libres »... Des élections libres, y en a-t-il ? Il y a toujours les médias, les peurs qui sont utilisées... Ces choses qui affectent le raisonnement des citoyens, et spécialement ici.

 

"Les gens regrettent le sentiment de sécurité..."

 

Quid de la yougonostalgie ?

Peu de gens regrettent les pratiques un peu autoritaires. Peu de gens regrettent le Parti unique ou la version yougoslave du goulag, Goli Otok... Mais les gens regrettent le sentiment de sécurité... L’idéologie était différente et les gens sont nostalgiques d’une certaine manière de percevoir le travail, d’une sécurité sociale correcte... Ce sonte des petites choses importantes pour l’individu.

 

"Camarade Tito, nous te promettons" (de rester unis) : Usine désaffectée à Srebrenica, mars 2014, Paul Matthey

 

Culturellement, universitairement, la Yougoslavie était importante car il y avait un grand nombre de personnes pour échanger, pour critiquer... Après la guerre d’indépendance, notre système académique et nos cercles d’intellectuels se sont dégradés. Avant, nous avions des revues, des articles, des livres à traduire... Aujourd’hui, nous n’avons même plus d’argent pour traduire des livres étrangers. Et puis aujourd’hui, qui voudrait vraiment acheter un livre avec le salaire moyen ?

La nostalgie, elle est là : la vie culturelle avec un cinéma développé, une littérature reconnue....

 

"L’Etat-Nation est indissociable de la perception de l’espace politique par la classe capitaliste."

 

Quelles perspectives pour la Bosnie ?

Nous savons que nous pouvons faire mieux qu’aujourd’hui. Par exemple, l’autogestion que nous avions, il faut s’en inspirer pour le futur. Mais je ne pense pas que nous aurons la force de créer une nouvelle société ; cette nouvelle société viendra de la même manière que les nationalismes sont apparus.

Dans l’Europe de l’Est en ex-URSS, les pays ont été renationalisés en même temps qu’ils ont été recapitalisés. Ici, la même chose s’est passée, mais cela n’a abouti à rien de bien, car nous n’avons pas d’Etat homogène ethniquement. La bataille pour le territoire a été rendue inévitable par la recapitalisation et la renationalisation à outrance.

Ces nationalismes ne font pas progresser et mènent forcément à des divisions. L’Etat-Nation vient avec le capitalisme, qui a besoin de lui. L’Etat-Nation est encore d’actualité, même dans ce monde globalisé, car il a les moyens de contrôler les gens, de garantir le transport de biens, etc. L’Etat-Nation est indissociable de la perception de l’espace politique par la classe capitaliste. Mais les gens se rendront un jour compte que la solidarité est bien plus signifiante que l’Etat-nation ou que les frontières. La solidarité dépasse le cadre national.

 

Entretien réalisé en mars 2015 et traduit de l’anglais par Paul Matthey