Être journaliste dans la Serbie de Vucic - Entretien avec Dusko Medic

 


Le 18 mai dernier, 14 journalistes de la Radio télévision publique de Voïvodine (RTV), au nord de la Serbie, sont remerciés. Réminiscence des années 1990 ? C'est ce que nombre journalistes de la RTV et associations de journalistes serbes ont déploré à la suite de cette vague de licenciements que rien ne semble expliquer.

 

La RTV, qui connaît depuis cinq ans un succès grandissant, avait réussi à se professionnaliser et à tirer son épingle du jeu d'un paysage médiatique étriqué, captif d'une culture des tabloïds et assujetti à une poignée d'hommes.

Cette purge à la RTV ne dépeint que trop bien la situation des médias en Serbie. Journaliste, ingénieur en environnement et secrétaire général de l'Association des journalistes indépendants de Voïvodine, Dusko Medic nous offre un bref tour d'horizon.

 

 

Pourriez-vous nous expliquer la mission de l’Association des journalistes indépendants (NDNV) et nous parler de votre méthode de travail et de vos collaborateurs ?

 

La NDNV est l’une des plus vieilles associations de journalistes serbes. Elle a été créée en 1990. A l’époque, environ 250 journalistes subissaient la pression du nouveau régime de Slobodan Milosevic et avaient été renvoyés. La plupart travaillaient pour la radio et télévision publiques de Voïvodine, aujourd’hui connue sous sigle RTV. A l'époque, la Yougoslavie était sur le point d’éclater et les mouvements nationalistes commençaient à revendiquer leurs propres territoires. C’est la liberté de la presse qui a été touchée la première, en particulier dans la province de Voïvodine. En effet, cette province, comme le Kosovo, jouissait d’un pouvoir autonome.

 

Depuis sa fondation, notre organisation s’efforce de protéger la liberté d’expression, les journalistes, la professionnalisation des médias et le journalisme en général. Notre mot d’ordre est de rester indépendant de toute influence politique ou de la propagande et de nous battre contre une telle conception du journalisme. Aujourd’hui, cette politique reste inchangée et nous avons une position de premier plan dans le paysage des associations de médias, notamment parce que nous sommes la plus vieille et essayons d'être toujours présents en première ligne pour limiter la répression des journalistes.

 

Ce faisant, nous coopérons avec de multiples associations de médias et appartenons à la coalition de journalistes à l’origine des réformes sur les médias qui sont aujourd’hui en cours d’adoption en Serbie. Nous avons commencé par rédiger les nouvelles lois en 2014. Avant cela, en 2011, nous étions l’une des organisations qui faisaient pression pour développer une stratégie en faveur des médias. Ces lois ont été adoptées en 2014, ce qui fait qu’il y a maintenant trois lois qui vont permettre à l’avenir de modifier la répartition de l’argent public distribué aux médias. En effet, cet argent sera maintenant réparti entre les médias à l’issue d’un concours ouvert à tous les médias et tenu dans chaque municipalité serbe. La moitié du jury de ce concours devra être composé de membres d’association pour les médias. Nous avons donc réussi à faire entrer ce concours dans la loi comme un instrument contre le clientélisme qui peut sévir dans les médias, afin de les mettre au service du public.

 

Cependant la pression à l'encontre des médias demeure considérable aujourd'hui, particulièrement en provenance du monde des affaires et du secteur commercial. Les hommes politiques ont encore beaucoup d’influence sur les médias et le nouveau gouvernement (élu en 2011, ndlr) se sert volontiers des journalistes et des médias dans son propre intérêt. Leur main mise sur le paysage médiatique serbe a augmenté depuis 2011 et les partis de l’opposition critiquent beaucoup de journaux et chaînes de TV parce qu’ils ne leur donnent pas la possibilité – en particulier à la télévision – de présenter leur programme. Notre organisation est une organisation de surveillance, nous faisons une veille sur tout ce qui se passe, et en particulier ici, en Voïvodine.

 

Dusko Medic

Et comment se traduit concrètement votre travail ?

 

Nous sommes très prolifiques : nous rédigeons des plaintes, faisons remarquer des événements et protégeons des personnes. Nous avons des programmes de veille sur tout ce qui se passe dans toutes les municipalités de Serbie. L’une des plus grosses parties de notre mission consiste à assurer notre présence en Serbie en tant qu’organisation pour protéger le journalisme et la liberté d’expression. Une autre facette de notre travail est de développer le journalisme d’investigation via un petit groupe appelé VOICE et constitué pour la plupart de jeunes journalistes. Ce collectif fonctionne depuis deux ans et se concentre plus sur la communauté locale. En effet, en faisant notre travail, nous nous sommes rendus compte que beaucoup de petites villes et de municipalités ne bénéficient d’aucune couverture médiatique et où il est donc donné libre cours à la corruption. Nous avons donc vu là l’occasion de faire des enquêtes.

 

Nous travaillons aussi sur l’analyse des différents médias, en partie réalisée par d’autres organisations pour les médias. Nous faisons partie d’un projet qui vise à établir une sorte d’échelle ou de liste pour mesurer le clientélisme des médias en Serbie (mais aussi en Bosnie, en Croatie, au Monténégro, en Roumanie et en Macédoine, c’est un projet régional). Dans le cadre de ce projet, nous travaillons aussi sur le rassemblement de données sur la situation des médias en Serbie. Avec une association de journalistes bosniens similaire à la nôtre, nous avons également réalisé cinq documentaires portant sur la guerre en Bosnie.

 

Comme l’accès à des informations fiables paraît difficile, quelle relation les gens entretiennent-ils avec les médias ?

 

De moins en moins de personnes lisent les journaux. Et les médias sont de plus en plus pauvres. Ils semblent avoir perdu la bataille contre ceux qui voulaient les contrôler. Les gens ne font plus confiance aux médias, notamment à cause de la censure, de l’autocensure, et parce que les médias sont soumis à l’influence du pouvoir politique. Il y a aussi le problème des tabloïds qui mentent à leurs lecteurs et sèment le chaos dans la société. Ici, les tabloïds ne sont pas remplis de photos d’acteurs célèbres, ils parlent des parties de l’opposition, les ennemis du pouvoir en place… C’est un gros problème pour les médias : l’influence d’un média ne se fait pas à travers sa direction, mais à travers des histoires choquantes et qui font scandale dans le public, et qui pour la plupart ne sont même pas véridiques. Tout cela fait perdre leur crédibilité aux journalistes et aux médias dans leur globalité.

 

J’imagine que ce qui est arrivé entre l'Informer et le Krik est assez représentatif de cette situation ?

 

Krik avait annoncé disposer d’informations compromettantes sur le Premier ministre et des propriétés qu’il détient. Tout de suite après, ils ont été attaqués par le tabloïd Informer avant même d’avoir eu le temps de publier quoi que ce soit. Ils ont accusé le journaliste du Krik d’avoir travaillé avec un mafieux et d’avoir monté une fausse histoire sur Vucic.

 

 

C’est comme ça que ça se passe, et on peut se demander d’où ils détiennent leurs informations sur les faits et gestes d’autres journalistes, en particulier dans cette histoire où l’enquête est gardée secrète. Krik est un groupe de jeunes journalistes qui fait du journalisme d’investigation, ils travaillent aussi avec d’autres groupes de journalistes du monde entier pour s’entraider à collecter des informations. C’est un exemple de la façon dont fonctionne ces tabloïds.

 

 

Pouvez-vous nous expliquer le rôle de Pink TV et comment Alexandar Vucic se débrouille pour avoir autant d’influence sur ce média ?

 

Au moment de sa création, Pink TV était soutenue par le couple Milosevic. Le contenu de la chaîne se composait exclusivement de divertissement, et pas du tout d’information. La chaîne a toujours été très proche du pouvoir. Le propriétaire de Pink TV était un ami de la femme de Milosevic, ils étaient tous les deux membres du parti Yougoslavie Unie de Gauche (YUL), une sorte de parti staliniste. La femme de Milosevic et son ami étaient des membres très influents du parti et la chaîne de télévision a commencé à gagner en popularité. Elle disposait alors du soutien de l’Etat et ne s’embarrassait pas des droits d’auteur… Par exemple, alors que le film Forrest Gump venait de gagner un oscar (en 1995, ndlr), le lendemain, le film était diffusé sur Pink TV. La popularité de la chaîne a augmenté grâce à ce genre de manœuvres et au soutien des hommes politiques.

 

Le propriétaire de la chaîne a ensuite continué à suivre la direction prise par la classe politique. Pink TV suit toujours le pouvoir, même lorsque les démocrates dirigeaient le pays, bien que le cœur n'y était pas (contrairement à aujourd'hui). Par exemple, parmi tous les programmes d’information de Pink TV, il y a des bulletins d’informations de deux minutes toutes les heures et dont Vucic est systématiquement l’un des protagonistes. Le propriétaire de Pink TV fait clairement du clientélisme auprès du pouvoir et Vucic en tire les avantages. L’approche semble venir aussi bien du propriétaire que de Vucic. D’ailleurs, cet homme n’est pas seulement propriétaire de Pink TV : il détient tout un tas d’autres chaînes sur le câble aussi diffusées en Bosnie, en Croatie et au Monténégro. Ce sont des chaînes de divertissement, mais elles commencent aussi à aborder des thèmes politiques et à devenir la version télévisuelle de Informer. Ainsi, quand quelqu’un se fait attaquer, c’est par tous ces médias en même temps.

 

Comment estimez-vous le processus de privatisation des médias jusqu’ici ?

 

Mon organisation était en faveur de cette stratégie de privatisation. C’est un processus compliqué, initié il y a déjà environ 5 ans. Ils essaient d’achever cette privatisation, mais certaines organisations souhaitent entraver le processus. Certains journalistes ne se sont pas préparés à la privatisation, en partie parce qu’ils sont persuadés que cette privatisation ne sera pas menée à terme et qu’ils resteront dans le giron du gouvernement local, ce qui est une bonne chose pour eux : cela signifie qu’ils ne subiront pas la concurrence et qu’ils seront payés par le budget local. C’est une position confortable pour les journalistes. Ils essaient de freiner cette privatisation, même si cette dernière semble bien l’emporter. De nombreux médias ont dû fermer à cause d’elle.

 

Une instrumentalisation politique de la privatisation est aussi apparue. Par exemple, un homme a pu acheter plus de 10 médias différents pour seulement 100 000 euros environ. Juste après la privatisation, il a commencé à recevoir des subventions de la part de municipalités. En fait, il se fait acheter par des hommes politiques d’un parti dont il est lui-même membre. C’est exactement ce que nous ne voulions pas voir arriver, et c’est arrivé.

 

Quelles pressions subit aujourd’hui le journalisme ? Comment les choses ont-elles changé depuis le meurtre de Slavko Ćuruvija ?

 

L’affaire Slavko est déjà vieille. Il a été tué à l’époque des bombardements de l’OTAN en Serbie. Le procès n’est toujours pas fini, nous tenons peut-être aujourd’hui les coupables, mais nous ne savons pas encore qui a ordonné son meurtre. La femme de Milosevic l’avait accusé d’avoir soutenu les bombardements de l’OTAN, c’est peut-être l’une des raisons qui a poussé à son assassinat. C’était aussi une attaque contre la liberté de la presse et la liberté d’expression en Serbie…

 

Au début des années 2000, la situation des médias était assez bonne parce que les journalistes et les médias s’étaient unis dans la lutte contre le régime de Milosevic. Après sa chute, leur situation a continué de s’améliorer car ils étaient soutenus par l’étranger. De nouveaux défis sont alors apparus : la concurrence, la nouvelle structure de leur travail, etc. Il semble qu’ils se soient perdus dans ces nouvelles difficultés. Les affaires de meurtres leur ont aussi mis la pression. Des journalistes influents ont été victimes d’agression, comme Brankica Stankovic qui a ensuite bénéficié d’une protection policière, ou Dejan Anastasijevic, victime d’un attentat à la bombe. Il a ensuite abandonné ces activités de journaliste et vit désormais à Bruxelles. Dans ces agressions, ce ne sont pas que les journalistes qui sont affectés personnellement, mais aussi les médias en général. Ces affaires devraient être résolues. Des associations et des unions de journalistes poussent d’ailleurs le gouvernement à les résoudre.

 

 

Propos recueillis par Thomas Kox
Traduit de l’anglais par Camille Calandre.

Interview réalisée le 20 mars 2016, à Novi Sad (Serbie)