Bosnie: l'homme malade de l'Europe ?

bosnie(Article - 04/2011)

Presque 15 ans après la signature des accords de Dayton qui avaient mis fin au terrible conflit des Balkans, force est de constater que la Bosnie ne semble pas encore avoir réellement réussi à exorciser ses vieux démons. Elle demeure ainsi, depuis la fin de la guerre, sous assistance de la communauté internationale qui maintient sur place un haut représentant doté de pouvoirs étendus. Celui-ci tente, vaille que vaille, de faire travailler ensemble les différentes communautés qui ne sont pas encore parvenues à dépasser les vieilles rancoeurs pour relever le défi du relèvement du pays.

 

Gare de l'Est : La Bosnie actuelle, protectorat sous assistance internationale ou véritable Etat ?
Michel Foucher : C’est en effet toujours, encore, un protectorat international, en application des accords de Dayton qui datent maintenant de près de 15 ans. C’est donc une entité dirigée par un proconsul - un haut représentant qui suit les instructions d’une structure garante des accords de Dayton, le Peace Implementation Council (PIC). La question st donc de savoir si cette situation de protectorat international sera maintenue, prolongée, alors qu’elle devait s’achever en 2009, ou si elle sera remplacée par autre chose.

 

Cette situation tient-elle, selon vous, à la complexité de l’architecture institutionnelle qui a été mise en place suite aux accords de Dayton, ou repose-t-elle sur d’autres faiblesses structurelles du pays ?
M.F. : L’architecture de Dayton est une architecture de cessez-le-feu, compromis arraché par les Américains à des factions en guerre. C’est en effet un cas absolument unique en Europe, et d’une certaine façon rien n’a bougé. Sauf qu’aujourd'hui les différentes parties et les différents partis politiques de cette entité sont en désaccord sur l’avenir de cette situation de protectorat, les uns voulant maintenir cette situation, les autres souhaitant la voir évoluer.

 

Mais la responsabilité des accords de Dayton semble importante, car ils ont introduit une architecture institutionnelle extrêmement complexe. La Bosnie est l’un des pays qui présente l’une des densités institutionnelles les plus importantes. Il y a quelques 180 ministres pour un pays d’à peine quatre millions d’habitants, quatorze gouvernements, une fédération avec une présidence collégiale...
M.F. : Oui, et ce parce qu’on a refusé, pour la Bosnie, d’envisager des formes de séparation négociées, alors que dans le cas du Kosovo, on a accepté une partition de la Serbie sur un critère ethnique. On est là vraiment dans une logique de deux poids, deux mesures. Et l’architecture ne fait que refléter les contradictions d’une combinaison entre des principes affichés, pour des raisons morales, de multiethnicité, alors que sur le terrain cela n’existe pas.

 

Une séparation aurait été la solution selon vous ?
M.F. : Non. On se trouvait dans une impasse, parce qu’il y a trois groupes ethno-politiques qui sont dans les faits à peu près séparés, et qui ont des visions différentes. En gros, d’un côté, il y a d’un côté la Republika Srpska qui jouit d’une autonomie de fait et se trouve dominée par une classe politique largement en faveur du statu quo, qui lui convient très bien. De l’autre côté, des parties bosniennes, ou bosniaques plutôt, sont politiquement divisées entre la tendance de Haris Silajdžic qui souhaite la suppression de la Republika Srpska, qu’il a toujours considérée comme illégitime, et le rétablissement d’un Etat centralisé sous son contrôle. Simplement, les choses ont évolué depuis l’accord de novembre 2008 où le vieux SDA (Parti d’action démocratique) bosniaque et l’Union démocrate croate se sont accordés pour faire évoluer l’architecture de Dayton dans un schéma en quatre entités : Republica Srpska, région bosniaque, autonomie pour la région croate, et un district fédéral à Sarajevo. Il y a donc des divisions extrêmement fortes à l’intérieur de la composante bosniaque musulmane, et c’est actuellement l’ouléma, le « Reis-ul-Ulema », Mustafa Efendi Ceric, qui fait en quelque sorte l’arbitre. On a donc des gens qui sont capables de faire évoluer les choses mais il y en a d’autres qui veulent reconstituer un Etat unitaire, ce qui est impossible.

 

L’Union européenne également avait pointé du doigt l’absence du sens du consensus des hommes politiques de Bosnie.
M.F. : L’Union Européenne est faite pour intégrer des Etats. Or là on est dans une situation de construction d’un Etat que rejette une partie de la population. Quand on regarde ce qui se passe dans la partie croate de la Bosnie, l’Ouest et le Sud, on a une autonomie territoriale de fait, les Croates bosniaques ont la double nationalité, ils ont un passeport croate, ils bénéficient donc de la liberté de circulation dans l’Union Européenne propre à la Croatie avec ses passeports biométriques. Ils ont un pied en Bosnie, un pied en Croatie, et ils sont en train d’émigrer, ils étudient à Zagreb, etc.
L’enjeu important, c’est le recensement de 2011. Sur quelle base va-t-il être fait ? Est-ce qu’on va tenir compte de la confession ? Est-ce qu’on va tenir compte des réfugiés, qui sont très nombreux, notamment du côté serbe ? Le débat est ouvert, et c’est une situation très compliquée. L’autre question est de savoir si l’on maintient cette situation de proconsulat, ou si l’on repasse tout ça à un nouveau haut représentant de l’Union Européenne avec le débat sur son mandat et ses pouvoirs effectifs.

 

Et la population bosnienne, comment se positionne-t-elle face à l’Union européenne ? Comment ressent-elle également cette situation de dépendance du pays vis-à-vis de la communauté internationale ?
M.F. : Je ne dispose pas d’enquêtes, ni de statistiques. La seule chose que l’on sait, c’est que d’après des sondages de 2008, 43 % des habitants de la Bosnie pensent que l’UE veut d’eux, c’est le plus petit pourcentage dans les Balkans. Un quart seulement des habitants pensent qu’ils rejoindront l’UE en 2015, et 20 % en 2020. Donc, il y a actuellement une conscience assez claire qu’ils sont plus un problème qu’une solution pour l’Union européenne. Et comme actuellement dans l’Union Européenne on met le pied sur le frein en ce qui concerne l’élargissement, après l’avoir mis sur l’accélérateur - excessivement à mon sens - pour la Roumanie et la Bulgarie, on n’est pas dans une situation favorable. La vérité c’est que personne ne sait quoi faire, donc le statu quo risque de se prolonger jusqu’au moment où il y aura une modification du rapport de force chez les Bosniaques et l’acceptation de quelque chose qui serait une union fédérale d’Etats, une sorte de mini-Yougoslavie.

 

Donc selon vous, c’est bien vers un système de confédération que l’on s’oriente ?
M.F. : Dans le meilleur des cas, oui, parce que personne n’a intérêt à l’éclatement. La Republika Srpska n’a aucune envie d’être sous le contrôle de Belgrade. Et je dois vous dire, pour m’être entretenu récemment avec le Président Tadic à Belgrade, qu’il n’a aucune envie d’avoir cette question-là à gérer. On n’est ni dans un scénario de scission dont personne ne veut, ni dans un scénario d’Etat unitaire qui est impossible, mais dans une sorte d’entre-deux qui fait que finalement il n’y a pas d’autorité centrale. Tout dépend de la capacité des acteurs politiques des trois camps à faire un compromis, aux dépens des nationalistes musulmans. C’est une situation qui est assez paradoxale, malheureusement nous n’avons que peu de prise sur la situation.