La jeune génération en Bosnie

(Article - 04/2011)

Un éclairage sur la situation en Bosnie par Marion Saline, ancienne étudiante au collège d'Europe, à Bruges. Elle a publié plusieurs études sur les Balkans.

Gare de l'Est : La jeune génération bosnienne se présente, selon vous, comme une génération oubliée par les autorités politiques. Pouvez-vous éclairer les raisons de cet oubli ?

Marion Salines : La jeune génération, née avant ou pendant le conflit, est en effet la première victime de l’inertie politique en partie due aux structures institutionnelles héritées de Dayton.

Cette inertie se traduit à de multiples niveaux : au niveau de l’éducation, du marché du travail etc. Cela conduit à cette réalité dramatique qui est que les jeunes Bosniens n’ont qu’une idée en tête : partir. Le désir d’émigration est très présent en Bosnie ; pour vous citer quelques chiffres : entre 1995 et 2004, 120 000 jeunes ont déjà quitté le pays, et l’immense majorité ne compte pas revenir car ils ne voient pas de perspective d’avenir dans la région. Et aujourd'hui 70% des jeunes veulent émigrer.

Qu’en est-il du secteur de l’éducation ?

M.S. : Le pays est encore marqué par le phénomène des deux écoles sous le même toit que les organisations internationales tentent de réduire. Cependant, malgré leurs efforts, il y a encore une cinquantaine d’établissements de ce type en Bosnie. Les élèves des deux groupes ethniques étudient dans le même bâtiment, mais selon des programmes différents, dans des classes séparées et avec des professeurs différents. Il y a donc relativement peu de contacts entre ces groupes ethniques.

En réalité, au départ, ce système a été créé avec la bénédiction des organisations internationales qui avaient conçu cela de façon purement provisoire. Le but était de permettre à un maximum d’élèves de retourner à l’école après la guerre. Le problème c’est que le système s’est pérennisé, avec l’assentiment des autorités locales qui y ont vu un moyen de poursuivre les lignes de division ethnique. Aujourd'hui, ce système subsiste à cause des hommes politiques, et non des élèves qui, majoritairement, sont contre cette ségrégation et en faveur d’un enseignement commun à tous.

D’ailleurs, les exemples pilotes que l’on a d’enseignements communs montrent qu’il n’y a finalement aucun problème de coexistence. C’est le cas par exemple à Mostar où tous les cours sont faits de manière séparée, sauf les cours de français, puisque le Centre culturel français a décidé d’organiser un programme commun. Avec l’expérience, il s’avère que cela marche très bien, il n’y a aucune tension. Le maintien de la ségrégation ethnique est donc bien le fait des hommes politiques locaux, et non pas des jeunes.

Qu’en est-il du système institutionnel en matière de scolarité ? Est-il lui-même fragmenté ?

M.S. : Il y a douze ministères de l’éducation. Vous imaginez l’enchevêtrement de compétences que cela peut donner.

Quelle est la situation de l’université et de l’insertion professionnelle des jeunes ?

M.S. : On observe dans le pays un chômage massif des jeunes, dont l’une des causes principales réside dans l’inadaptation et les carences de l’enseignement supérieur, qui n’a pas vraiment évolué depuis l’ère socialiste. Les programmes sont surchargés et généralement pas à jour. Les connaissances théoriques occupent une place dominante par rapport à la mise en pratique. Par exemple, aucun stage obligatoire en entreprise n’est prévu, en tout cas dans les universités publiques, ce qui fait que les jeunes arrivent sur le marché du travail très mal préparés, sans expérience pratique, sans réseau.

Ils ont donc du mal à s’intégrer, d’autant que les processus de recrutement sont dominés par les affinités personnelles, par les réseaux et par l’appartenance ethnique. La ségrégation ethnique se retrouve dans certaines entreprises. Par exemple, à Mostar, il est de notoriété publique que certaines entreprises n’embauchent que les personnes appartenant à un certain groupe ethnique.