Macédoine : un nom à problèmes ?

macedoine(Article - 04/2011)

Depuis l'indépendance de la Macédoine un conflit oppose ce pays à son voisin grec qui n'accepte pas que la nouvelle République s'approprie le nom de Macédoine, considérant que cette appellation fait partie de son patrimoine.

 

Gare de l'Est : Que représente pour la Grèce l’existence d’un Etat macédonien ?

Georges Prévélakis : Il y a à la fois l’existence d’un Etat et celle d’une nation, ce sont deux éléments qui intéressent les Grecs, mais aussi les Bulgares, qui reconnaissent volontiers l’Etat avec le nom de Macédoine, mais qui considèrent que les Macédoniens sont des Bulgares. Nous touchons là à une question fondamentale : celle de la création des identités nationales dans les Balkans. Nous touchons également à une idée reçue européenne selon laquelle les identités nationales macédonienne, serbe, bulgare, etc., existent depuis fort longtemps, que ces peuples et ces nations étaient prisonnières de l’Empire Ottoman. En réalité, ces identités ont été construites aux XIX-XXème siècles, et nous sommes encore, dans certains cas, dans des processus de construction d’identités nationales, certes pas de toutes pièces, mais à partir d’éléments préexistants. Il y a d’une certaine manière un patrimoine symbolique qui est un capital politique pour la construction d’identités nationales. En ce qui concerne les Grecs, on sait très bien quels sont les éléments qui constituent cette identité nationale : c’est la réalité d’une continuité culturelle depuis l’Antiquité qui passe à travers la religion, essentiellement, et à travers la conservation du grec comme langue liturgique au sein de l’Orthodoxie grecque. Et deuxièmement, la fascination de l’Antiquité grecque aux XVIII-XIXème siècles avec le néoclassicisme. Pour la Grèce, c’est un capital politique précieux, car d’un côté, il assure la cohésion nationale, et de l’autre, c’est une image qui est exportable à l’étranger. L’une des raisons qui expliquent la complication des relations entre la Grèce et la Macédoine, c’est que les Macédoniens sont arrivés plus tardivement que les Grecs dans un processus de construction nationale, et qu’ils ont essayé d’utiliser une partie du capital grec. Nous avons, comme cela peut se passer entre deux Etats dans le cadre de conflits pour des trésors du sous-sol ou pour des ressources naturelles, des conflits pour des trésors symboliques, qui constituent un capital et un enjeu très importants.

 

Mais tout conflit, qu’il soit matériel ou symbolique, finit toujours par se résoudre, et là, face à un conflit qui dure déjà depuis une vingtaine d’années, on ne voit pas de porte de sortie…

G.P. : On ne voit pas de porte de sortie car sur le plan symbolique, il est très difficile de trouver des compromis. Du côté macédonien, le problème est qu’on essaie de construire une nation, à partir de deux composantes principales : une population slavophone, en majorité chrétienne orthodoxe, et une population albanophone, majoritairement musulmane. On a donc deux éléments qui dans la tradition culturelle des Balkans peuvent difficilement s’associer. Et en même temps, on a un élément albanais présent en Macédoine, en Albanie et au Kosovo, qui est extrêmement dynamique dans les Balkans. La seule solution pour rassembler cette population est de trouver une référence qui dépasse le clivage religieux, qui dépasse le clivage linguistique, donc la référence à une Antiquité mythique, à un grand exploit, celui d’Alexandre le Grand de Macédoine. Il s’agit du seul appui possible pour dépasser le danger d’éclatement de la Macédoine. Les Macédoniens ont beaucoup de concessions à faire, car s’ils abandonnent cette référence à l’Antiquité, le risque d’éclatement, qui est réel, devient extrêmement dangereux. Du côté grec, toute l’histoire a été construite sur la conviction que le patrimoine historique de l’Antiquité appartient entièrement à la Grèce. Pour dépasser cette idée, il faut donc fournir un très grand effort psychologique, spirituel, et social. Et cela est accentué par le souvenir d’événements extrêmement tragiques dans l’histoire des Balkans. Sans remonter aux luttes entre Grecs, Bulgares et Serbes à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, il y a eu la guerre civile grecque après la Deuxième Guerre mondiale, durant laquelle les oppositions idéologiques cachaient en réalité des enjeux d’ethnicité. Et le souvenir des autorités grecques est que le thème de la Macédoine a été utilisé par les Communistes, pour essayer d’enlever à la Grèce une grande partie de ses territoires du Nord. Il y a donc deux thèmes, un thème plus général de construction d’identités qui vient s’articuler à des épisodes historiques tragiques relativement récents. Et tout cela conduit, dans une population qui n’a pas encore les outils nécessaires pour rationnaliser ces situations, à des angoisses, des peurs, et donc souvent des démonstrations d’hostilité pour évacuer ces angoisses et ces peurs.


Les populations grecque et macédonienne se sentent-elles impliquées dans cette controverse, ou s’agit-il d’un conflit ne touchant que les élites et peut-être manipulé à des fins électoralistes ?

G.P. : Bien sûr les élites politiques essaient d’utiliser toute possibilité permettant de gagner des voix, mais cela n’aurait pas pu marcher s’il n’y avait pas un véritable écho populaire. Et dans le cas grec, les populations les plus sensibles à cette question sont celles qui vivent en Macédoine grecque. Elles sont en grande partie les descendants des réfugiés d’Asie mineure, donc ce ne sont pas des gens qui ont des racines profondes en Macédoine, mais qui portent en elles le souvenir d’un déracinement. Ces populations sont extrêmement sensibles à tout ce qui pourrait causer une déstabilisation géopolitique. Il y a beaucoup d’angoisses et de peurs derrière tout ce qui est présenté comme de l’hostilité et de l’agressivité. En réalité ces peurs dans la région, que cela soit du côté grec, turc, bulgare, serbe ou macédonien, sont liées au fait que cela fait deux siècles qu’on s'entredéchire pour sortir du contexte ottoman et entrer dans le carcan des logiques de l’Etat nation occidental.

 

L’entrée dans l’Union Européenne (UE) peut être une clé pour harmoniser les positions…

G.P. : Je ne sais pas, si l’on prend comme je le disais l’histoire des XIXème siècles, je dirais que l’influence européenne, contrairement à l’idée reçue, a été plutôt néfaste. C’était une influence de division. Alors maintenant l’UE essaie certes de rapprocher les positions, mais je pense que la vraie solution est plutôt d’essayer de construire un projet parallèle, non contradictoire : celui d’une intégration régionale, c’est-à-dire de se rendre compte qu’en réalité ces peuples des Balkans ont un fond culturel commun, attaché au contexte ottoman, et avant au contexte byzantin. Ces peuples ont beaucoup de similarités. Et parmi ces similarités, leur point commun est la souffrance, c’est-à-dire que ces peuples ont connu des souffrances très dures. Je pense que la référence européenne est à double sens. Le vrai projet, sur lequel il faut commencer à s’investir, c’est le projet de l’intégration régionale, celui du développement des échanges, et dans ce sens l’exemple des relations gréco-macédoniennes n’est pas si mauvais. Car pendant toute cette période d’opposition autour de la question du nom, il y a eu en même temps un extraordinaire développement des relations économiques. La Grèce est sans aucun doute le principal partenaire économique de la Macédoine. Donc il y a des avancées qui se font à un niveau autre que le niveau symbolique face auquel il est très difficile de faire des compromis, souvent ressentis comme des trahisons.
En ce qui concerne l’économie, en ce qui concerne les échanges culturels, le folklore, la gastronomie, ce sont des moyens par lesquels on peut peut être avancer. En même temps, cela permet d’amorcer une réflexion sur les enjeux identitaires, sans essayer de les nier ou d’effacer les références à des éléments symboliques, car on peut contester l’identité nationale mais en même temps il s’agit d’un facteur de cohésion sociale et si l’on enlève cela, on ne sait pas par quoi le remplacer. Sans identité nationale, on risque de tomber, dans cette région, dans le chaos du crime organisé, de la corruption, et de la disparition de l’Etat. Alors cela demande un travail très prudent, très respectueux des responsabilités de chacun pour, d’un côté, s’appuyer sur les identités des uns et des autres, et en même temps essayer de construire une identité plus large, une identité au niveau des Balkans, voire une identité au niveau des Balkans et de la Turquie.