Tourmente à Tirana

(Article - 10/2011)

Depuis 2009 l'Albanie fait face a des crises politiques a répétition qui ne font que polariser davantage une situation déjà compliquée par les fractures inhérentes à la structure même du Pays.
La situation s'est dernièrement tendue suite à de nouvelles élections.

Gare de l'Est : l’Albanie connait fréquemment des poussées de fièvre mais la crise actuelle, par sa durée, semble quand même inquiétante, même si ses échos n’arrivent que faiblement jusqu’ici ?

 

Safet Kriemadhi : On parle en général peu de l'Albanie, sauf lorsqu’elle connaît des accès de fièvre politique qui sont malheureusement réguliers depuis les élections législatives de 2009. La crise actuelle est une crise gigogne, chaque échéance électorale amplifiant les tensions et les polarisations politiques accumulées. Les dernières péripéties sont liées aux élections locales pour renouveler les conseils municipaux et désigner les maires des communes d’Albanie.

Ces élections ont eu lieu le 8 mai 2011. Comme d'habitude, le dépouillement a été fastidieux, en raison des soupçons de manipulation. Le décompte des suffrages dans les principaux centres urbains a pris une semaine. Le résultat est une coupure accentuée entre le Nord, qui en général vote pour le Parti démocratique du premier ministre Sali Berisha, et le Sud et les villes côtières gagnées majoritairement par le Parti socialiste.

L'enjeu décisif portait sur les élections dans la capitale Tirana, où s’affrontaient le maire sortant Edi Rama, opposant résolu à la personne de M. Berisha, et Lulzim Basha, ministre de l’Intérieur, pour le Parti démocratique. Après un dépouillement des suffrages qui a duré une quinzaine de jours - le décompte des dernières urnes a d’ailleurs fait l’objet d’une dramaturgie diffusée en direct à la télévision tant l’écart entre les deux candidats était réduit - Edi Rama l’emportait de 10 voix seulement. Autrement dit, la capitale était coupée en deux, à l’image du pays.

Toutefois la Commission centrale électorale, composée de représentants des deux grands partis mais à majorité démocrate, a décidé de compter des bulletins initialement invalidés pour avoir été introduits dans la mauvaise urne. Précisons en effet que 4 urnes étaient prévues: 2 pour le choix du maire, et 2 pour le choix du conseil municipal. Une très longue polémique a suivi (avec des menaces de la part du Parti socialiste de boycotter tous les conseils municipaux), laquelle a exaspéré notamment Stefan Füle, commissaire européen à l’Elargissement. En fin de compte, tous les bulletins ont été recomptés et, fin juin, Lulzim Basha a enfin été élu nouveau maire de Tirana.

Cette longue séquence politique, dont la communauté internationale a été un témoin de plus en plus déconcerté et agacé au fil des jours, a eu pour temps fort l'annulation de la visite prévue en Albanie du président de la Commission européenne M. Barroso, lequel a expliqué ne rien pouvoir apporter de plus si les partis ne font pas preuve de maturité.

GDE : Cette situation politique complexe qui a suivi les dernières élections législatives s’ajoute de surcroit à une autre crise plus ancienne datant de 2009, et qui n’a pour l’instant toujours pas trouvé de solution ?

SK : Le résultat des élections législatives de 2009 était déjà contesté par Edi Rama, dirigeant de l’opposition socialiste. Il avait notamment mis en doute la transparence du dépouillement de certaines urnes dans le Nord du pays. C’est surtout la décision de M. Rama de ne pas siéger au Parlement qui a crispé la situation politique. La coalition baroque entre le Mouvement socialiste pour l’intégration d’Ilir Meta, dissidence du Parti socialiste qui se positionnait à sa gauche, et le Parti démocratique fermait en effet les portes du pouvoir à Edi Rama. L’accusation de corruption de Ilir Meta dans le cadre d’un marché public avait ensuite débouché sur des manifestations organisées par le Parti socialiste. Le vendredi  21 janvier 2011, les forces de sécurité ont tiré sur la foule massée devant la présidence du conseil, causant la mort de 4 manifestants.

C’est pourquoi les élections municipales étaient abordées à la fois comme un référendum et une revanche  par M. Rama : il lui fallait impérativement remporter Tirana, où vit près d’un tiers de la population albanaise, pour légitimer son statut d’adversaire politique principal de Berisha, voire appeler à des élections législative anticipées.

Ce problème des élections en Albanie régulièrement contestées – il n'y a pas eu d'élections totalement transparentes selon les normes européennes depuis la sortie du système totalitaire – traduit une façon particulière de considérer la politique dans un pays où le gagnant a tous les droits et le perdant est illégitime. L’accès au pouvoir d’Etat signifie l’accès aux ressources, sachant que la classe politique albanaise est largement corrompue et trouve parfois des relais dans l'économie criminelle. Cette situation fait que la classe politique est déconsidérée aux yeux de la population.

Ainsi, le taux de participation aux élections locales a été très médiocre : 50% à l'échelle du pays et 38% à Tirana où s’opposaient pourtant deux géants de la politique albanaise. Ce faible taux de participation exprime une réelle lassitude et une indifférence inquiétante de la population.

GDE : Ces crispations politiques s’accompagnent de violences auxquelles vous avez fait référence. Face à celles-ci certains évoquent le risque éventuel d'une guerre civile. Est-ce sur-joué ?

SK : Non. Le scénario de 1997 ne peut plus se reproduire. Causée par la ruine de la population ayant investi ses avoirs dans les pyramides financières, la crise était alors liée au contexte de la transition post-communiste et l'instabilité consécutive à l'effondrement d'un système totalitaire, à l’esprit de revanche armée, à  la puissance des groupes criminels et à un vrai désespoir populaire.

Aujourd’hui, les Albanais sont généralement las de ces vaines joutes politiques en vase clos. La jeunesse albanaise, celle qui a 20-25 ans et qui est née dans cette période de liberté mais aussi d’anarchie, est pleinement connectée au monde global. Elle maîtrise les nouveaux outils de communication ; elle vit en phase avec les pulsations de la jeunesse internationale et est fatiguée de ces politiciens dont elle sent bien qu'ils sont les héritiers anachroniques du passé.

GDE : Certains mettent également en exergue les fractures qui marquent la société albanaise, notamment cette ligne de partage souvent évoquée entre, d’une part, le Nord et le Sud du pays et, d’autre part, entre les  villes et campagnes, pour inciter à la prudence face à d’éventuels accès de violence ?

SK : Oui, il suffit de voir une carte électorale : les bastions démocrates sont au nord et les bastions socialistes sont au sud. Il est difficile de construire une nation lorsqu’existe une telle fracture politique du pays. On peut comprendre que le Parti démocratique, traduise et porte en partie la revanche d'une population du Nord qui a été défavorisée par le régime d'Enver Hodja, malgré les grands travaux d'infrastructure comme les barrages hydroélectriques…

De fait, le Comité central du Parti du Travail était composé presque exclusivement de personnalités du Sud du pays. Il y a aussi le clivage entre des villes, où les relations sociales traditionnelles se sont délitées, et les villages, surtout dans les montagnes, qui vivent en autosubsistance et ont besoin des retours financiers des travailleurs immigrés en Italie et surtout en Grèce, pays dans lequel vivent et travaillent 600000 Albanais. Les micropropriétés familiales ne permettent pas aux paysans de vivre des produits de la terre. Et près de la moitié de la population albanaise vit encore dans les campagnes. A cela s’ajoute le déséquilibre économique entre les côtes et l’intérieur du pays.

GDE : Si ces clivages géographiques sont réels sont-ils également marqués entre les différents partis politiques ?

SK : Ce qui est paradoxal, c'est que le périmètre du débat politique est très réduit : Il n’y a pas de programmes irréductiblement antagoniques. Les objectifs sont au contraire très semblables. La libéralisation de l'économie avait déjà été conduite par Fatos Nano, Premier ministre quand les socialistes gouvernaient entre 1997 et 2005, puis a été poursuivie par Berisha.

Les observateurs admettent d’ailleurs qu'il n'y a pas société plus libérale en termes économiques que l'Albanie. Maximalistes, les albanais sont passés en 20 ans de bâbord toute à tribord tandis que le pays a urgemment besoin d'un Etat social fonctionnel pour les citoyens les plus faibles.

Autre point commun entre tous les partis : la politique européenne. On dit même que l'Union européenne est l'étoile polaire de la politique albanaise, celle qui guide les Albanais. Tout le monde partage cet objectif européen : l’adhésion à l'UE, et, dans un premier temps, la libéralisation des visas qui a été accordée à l'Albanie à partir du 19 décembre 2010. Pour l’anecdote, l’entrée dans l’OTAN en 2009 a même été approuvée par la veuve du dictateur Enver Hoxha, obsédé par une équidistance autarcique vis-à-vis des deux blocs de la Guerre froide.

C'est donc plus l'accès au pouvoir et à ses ressources qui importe dans une logique clientéliste, au bénéfice des parentés, et de « familialisme amoral ».

GDE : Peut-on dire que la communauté internationale porte une réelle attention aux événements qui se déroulent en Albanie ?

SK : L'Europe et les institutions internationales ont appris à être vigilantes avec l'Albanie. Et puis, toute la configuration géopolitique locale a changé depuis la fin des années 90. Le Kosovo est indépendant et la Serbie a tourné la page de ses rêves de grandeur nationaliste, ambitionnant à son tour l’adhésion à l’Europe.

L’Europe ne peut pas tout. D’autant qu’elle a comme interlocuteur une classe politique formée pour une grande part à l'époque du communisme, dont elle ne comprend pas toujours la manière d’agir et qui a une conception excentrique de la démocratie, celle-ci relevant plus de l’idéologie que de l’esprit des Lois. Mais le titre d’un récent papier de l’hebdomadaire The Economist traduit l’état d’esprit de nombreux décideurs : « Pourquoi tout le monde est fatigué de l’Albanie. »

GDE : Où en était-on de la marche de l'Albanie vers l'Europe, avant le début de la crise?

SK : Cela fait déjà deux ans que l'Europe adresse des signaux à l'Albanie : le respect de l'Etat de droit, c'est d'abord le respect des institutions et la politique se fait au Parlement, pas dans la rue.

L'Europe a accompagné l'Albanie pour respecter les conditions de libéralisation des visas et le Premier ministre Berisha a déposé en avril 2010 auprès du Commissaire à l'élargissement de l'UE les réponses à un questionnaire très dense sur la situation politique, sociale, économique du pays ainsi que sur le respect des droits de l’Homme.

GDE : Avant ces derniers évènements, quel est le terme que visait la classe politique albanaise pour une possible adhésion à l'Union européenne?

SK : Les experts qui travaillent sur les dossiers savent que la route est longue tandis que les politiques sont dans l'immédiateté et font des promesses irréalistes. Dans un premier temps il faut que la candidature soit officiellement prise en compte et il y a ensuite tout un parcours du combattant, pour mettre le pays en conformité avec les critères de Copenhague. La Croatie deviendra le 28e Etat membre de l’UE en 2013 après avoir réalisé beaucoup d’efforts. On peut donc dire que la route sera longue, dans un contexte de frilosité nationale en Europe et de défiance envers les Balkans, sentiment que la crise financière grecque a encore accentué.

GDE : Y a-t-il une adhésion forte à cet objectif dans la population?

SK : Oui, c'est la seule perspective pour les Albanais, même si la pression a été un peu allégée avec la liberté de circuler librement dans l’UE, surtout pour les jeunes et pour le rapprochement familial en raison du million d'Albanais qui vivent à l'étranger. L'Europe est l'horizon absolu de l'Albanie. Cela se voit paradoxalement jusque dans les discours politiques qui accusent les uns ou les autres de freiner le chemin de l'Albanie vers l'Europe.

GDE : Un autre élément pèsera dans les relations avec l’UE, quand la situation se sera stabilisée : les relations de l'Albanie avec son voisinage immédiat.

SK : Il faut faire la différence entre ce qui relève des relations entre Etats et les relations entre peuples. La diplomatie albanaise fait de son mieux pour éviter d'accentuer des tensions qui sont l'héritage d'une histoire très compliquée. La politique de la Grèce vis-à-vis de la population immigrée albanaise a souvent été très brutale. Avec la Serbie, il n'y a pas cette tension.

Par contre, la question du Kosovo et de son adhésion à l’UE fait encore débat. Si tous les pays des Balkans ont vocation à rejoindre l'UE, la situation est différente selon les Etats concernés. Pour le Kosovo se pose notamment la question du statut de Mitrovica ; l’hypothèse d’une partition, accompagnée ou non d’un échange de territoire, est souvent évoquée. Par ailleurs, l’Albanie doit composer avec un lobby anti-albanais très virulent et affronter des campagnes de dénigrement.

GDE : D'où vient cette campagne de dénigrement?

SK : Il n’y a pas de source unique. Le rapport Marty sur le trafic d’organes prétendument mené par des militaires de l’UCK contre des populations serbes contient une accusation très lourde contre l’Albanie, présentée comme un pays mafieux, sans foi ni loi, où tout serait permis pour les criminels. On insinue que les Albanais ne méritent pas la confiance accordée dans les premières années post-communistes. Les Albanais sont isolés dans les Balkans, c’est aussi pourquoi ils cherchent leurs alliés au loin, auprès des Etats-Unis et de Bruxelles. Enfin, ils ont une envie insatiable d’ouverture au monde, à rebours de l’isolationnisme imposé par la peur durant cinquante ans.

GDE : Cette crise politique que le pays connait depuis des années-a-t-elle des conséquences économiques ?

SK : Il y a deux façons de présenter la situation économique. On peut se contenter de dire que c’est encore le pays le plus pauvre d’Europe. C’était vrai il y a 20 ans et ce l’est encore aujourd’hui. Mais la très grande différence c’est que si des poches de pauvreté subsistent encore, notamment parmi les populations des villages et de montagne, incitant encore à l’émigration ou à l’exode rural vers les grands centres urbains, on ne connait plus la misère extrême dans laquelle était plongée une partie de la population au sortir du système communiste, en 1991-1992, à la source des exodes bibliques qui sont encore dans toutes les mémoires.

Mais après les années de transition difficile, une économie de marché viable n’a toujours pas été instaurée. Depuis 10 ans l’Albanie  connaît une croissance annuelle régulière du PIB, située entre 5 et 7%. L’économie ne subit pas directement les effets de la crise politique mais plutôt ceux de la crise économique mondiale. Beaucoup d’Albanais sont ainsi rentrés de Grèce où ils ne trouvent plus de travail tandis que les renvois d’argent au pays ont fortement baissé.

L’Albanie essaie de vivre du tourisme, en tout cas elle fait une promotion importante de ses trésors géographiques et archéologiques mais l’instabilité politique peut inquiéter le voyageur tout comme l’investisseur potentiel.