Les valeurs olympiques cédées à Bakou

   Pays organisateur des premiers Jeux olympiques européens, l’Azerbaïdjan, dirigé d’une main de fer par le clan Aliyev, poursuit une campagne de répression systématique contre toute forme d’opposition sous le regard peu concerné des puissances occidentales. La richesse pétrolière continue d’attirer les investisseurs étrangers. Toutefois, les carences économiques du pays pourraient venir bouleverser la prospérité de « l’émirat de la mer Caspienne ».

 

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A la cérémonie de la flamme olympique, le 26 avril 2015 : le président Aliyev et en fond, sa femme Mehriban et Patrick Hickey, président du Comité olympique européen (service de presse officiel du président azéri)

Bruxelles, 12 mai 2015. La députée européenne Ulrike Lunacek fait entendre sa voix dans le haut-parleur : « Les évènements sportifs ne devraient jamais permettre de dissimuler les violations des droits de l’homme ! ». Réunie sur la pelouse exiguë de la place du Luxembourg puis dans un amphithéâtre du Parlement européen, une cinquantaine de manifestants, militants, fonctionnaires européens et membres d’organisations de défense des droits de l’homme s’est rassemblée pour dénoncer l’un des régimes les plus répressifs d’ex-URSS : l’Azerbaïdjan.

 

Au rassemblement bruxellois du 12 mai 2015 : au centre, l'opposante ouzbèke Moutabar Tadjibayeva (Greensefa, flickr)

   Indépendante depuis 1991, la petite mais richissime République d’Azerbaïdjan, coincée entre la Géorgie, l’Arménie et l’Iran, accueillera en juin prochain dans sa capitale, Bakou, les premiers Jeux Olympiques européens. Près de 6000 athlètes devraient y participer. Surnommée la « Dubaï de la mer Caspienne », Bakou s’enorgueillit de ses bâtiments ultra-modernes et de ses nouvelles installations sportives. Le nombre d’expatriés occidentaux, attirés par les perspectives d’emploi et le régime fiscal attractif, grandit à vue d’œil tandis que le pays accueille une quantité croissante de migrants pauvres venus réaliser à moindres coûts les rêves de grandeur du clan Aliyev, au pouvoir depuis 1993. Toutefois, sous cet apparat, des dizaines de prisonniers politiques croupissent dans les geôles du régime.

   « Il n’est pas acceptable que les défenseurs des droits de l’homme qui portent les mêmes valeurs que nous protégeons au Parlement européen perdent ainsi leur liberté. Il est temps que la communauté internationale et l’UE prennent ces violations au sérieux », s’indigne Gerard Staberock, secrétaire générale de l’Organisation mondiale contre la torture. Kati Piri, députée européenne, propose, elle, des mesures concrètes : « l’UE doit cesser de financer les ONG azerbaïdjanaises car elles ne sont plus du tout indépendantes ». Le rapport publié par l’Observatoire des Droits de l’homme est lui aussi sans appel : à l’approche des Jeux olympiques, la situation des droits de l’homme connaît une dégradation sans précèdent. Comment ce régime autoritaire a-t-il donc pu se voir confier l’organisation d’un tel évènement ?

 

Pétrodollars, sport et diplomatie

   L’organisation des Jeux olympiques européens par l’Azerbaïdjan ne surprend guère les observateurs de ce pays, qui depuis des années met tout en œuvre pour améliorer son image à l’étranger. Séduire les élites occidentales est l’une des volontés phares des dirigeants en place, qui cherchent à greffer une légitimité internationale à leur pouvoir économique. Grandement facilitée par la situation géographique et les richesses gazières de l’Azerbaïdjan, cette ‘opération séduction’ peut être analysée comme un soft power par le haut. En effet, Ilham Aliyev et sa femme Mehriban Aliyeva multiplient les efforts pour convaincre l’élite mondiale de leur modernité, de leur humanisme et de leur bon goût. « Promotion et glamour à l’étranger », telle est la ligne de conduite du couple présidentiel qui occupe toujours une place de choix autour des tables mondaines, souvent financées par la Fondation Heydar Aliyev (HFA).  Congrès environnementalistes, construction d’écoles, événements promouvant la culture azerbaïdjanaise à l’étranger, exposition Plaisir de France à Bakou en 2012, ou encore contribution à la mise en place du lycée français de Bakou : cette fondation a pour objectif d’afficher la philanthropie du couple Aliyev.  Sur son site officiel, la diplomatie française décrit les relations culturelles franco-azéries comme « excellentes »  et souligne l’action de la HFA. Principal promoteur de l’organisation des Jeux olympiques européens, la fondation a tenu le même rôle lorsque Bakou a candidaté  pour accueillir des événements internationaux comme l’Eurovision de 2012, le Grand Prix de Formule 1, dont la première édition aura lieu en 2016, ou encore les Jeux olympiques de 2020 – la candidature du pays n’avait pas été retenue.

   L’organisation de ce type de manifestations, sportives ou culturelles, est perçue par les responsables politiques comme une occasion pour présenter une image reluisante de leur action. Cette récupération politique est loin d’être unique, mais détonne particulièrement en raison de la répression orchestrée par le régime Aliyev. Nombreux sont les défenseurs des droits de l’homme à accuser les principales instances sportives internationales de nier leur responsabilité politique. Lors de son intervention au Parlement européen le 12 mai, Barbara Lochbihler, député Verts au Parlement européen et vice-présidente de la sous-commission des droits de l’homme a-t-elle appelé le Comité international olympique, la FIFA et le Comité olympique européen à réfléchir aux effets politiques de leurs décisions. Human Rights Watch souligne quant à elle l’absurdité de confier à un pays aux tendances nettement autoritaires l’organisation de Jeux dont la charte stipule que « toute forme de discrimination politique est incompatible au mouvement olympique ». La stratégie sportive de l’Azerbaïdjan s’est développée ces dernières années : outre les Jeux olympiques européens et le Grand Prix de Formule 1, la capitale accueillera en 2020 quatre matchs de l’Euro de football. Cette omniprésence sur la scène sportive, probablement inspirée par la stratégie du Qatar, s’est aussi manifestée lorsque l’homme d’affaires Hafiz Mammadov, proche du clan Aliyev, a racheté le club du RC Lens en 2013. Depuis cette date, et malgré des difficultés financières persistantes, les maillots du club portent des inscriptions faisant la promotion du "Land of Fire", formule promotionnelle de la république l’Azerbaïdjan.

   Seul candidat pour l’organisation des Jeux olympiques européens, l’Azerbaïdjan avait obtenu le soutien de 38 pays sur 49 lors d’un scrutin secret. Cette quasi-unanimité s’explique aussi par ce que le Comité olympique européen appelle « la proposition concrète et généreuse du pays », à savoir la prise en charge toutes les dépenses des délégations. Aucun pays n’avait les moyens de répondre au coût exorbitant de ces nouveaux Jeux, hormis l’Azerbaïdjan. Les responsables des différents comités olympiques ont souligné, comme le Français Denis Masseglia, la modernité et la beauté de Bakou sans jamais faire la moindre allusion ni à la centaine de prisonniers politiques, ni aux pratiques autoritaires du clan Aliyev.

 

 

"M. le président, nous sommes prêts pour les Jeux européens" (Shaiq, Meydan TV)

 

En 2014, un durcissement sans précèdent de la répression

   En décembre 2014, l’arrestation de Khadija Ismayilova, journaliste d’investigation la plus réputée du pays et directrice de la rédaction de Radio Free Europe (RFE), est venue conclure une année 2014 particulièrement éprouvante pour les opposants azerbaïdjanais. Auteure de plusieurs articles enquêtes accablants sur la corruption du pays, Ismayilova avait notamment enquêté sur les profits perçus par la famille Aliyev lors de la construction de la gigantesque salle de concert ayant accueilli l’Eurovision 2012. Ismayilova avait déjà subi de nombreuses pressions de la part du régime. Des vidéos tirées de sa vie privée avait été diffusées fin 2012. Suite à son arrestation fin décembre, les bureaux de sa rédaction ont été perquisitionnés et RFE contraint de limiter fortement ses activités en Azerbaïdjan.

   La détention d’Ismayilova n’est pas un cas isolé. À l’approche des festivités olympiques, les autorités ont redoublé d’énergie pour museler toute forme d’opposition. Le mois d’août 2014 a ainsi marqué un tournant sans précèdent dans l’accélération des persécutions. Quelques semaines après sa rencontre avec François Hollande, en mai 2014, Leyla Yunus, principale militante des droits de l’homme du pays, est conduite de force au Département des crimes graves du procureur général. Son mari, l’historien Arif Yunus, 60 ans, est arrêté quelques jours plus tard alors qu’il lui rend visite. Trois jours auparavant, Rasul Jafarov, 31 ans, jeune directeur du Club des droits de l’homme, est lui aussi mis derrière les barreaux. Le 8 août, c’est au tour d’Intigam Aliyev, avocat et militant de la cause des droits de l’homme, d’être interpellé. Prévenu de son arrestation imminente, Hemin Huseynov, directeur de l’Institut pour la liberté et la sécurité des reporters, a eu le temps de se réfugier dans les locaux de l’ambassade de Suisse, où il demeure depuis le 18 août.

   Selon Human Rights Watch, au moins 35 défenseurs des droits de l’homme, militants politiques, journalistes ou bloggeurs ont ainsi été arrêtés en 2014. Sous le coup de plusieurs chefs d’inculpation (évasion fiscale, trafic de drogue, hooliganisme, entreprise illégale, ou encore haute trahison), ils risquent tous de lourdes peines de prison. Leyla et Arif Yunus sont accusés d’espionnage pour le compte de l’Arménie sur la base d’activités visant à réconcilier les peuples arméniens et azerbaïdjanaises, toujours officiellement en guerre depuis 1994. Les conditions de détention s’avèrent particulièrement éprouvantes. En 2009, Novruzali Mammadov, professeur et militant de la communauté Taylish, une minorité iranophone appelant à une plus grande autonomie à l’égard de Bakou, était mort dans un hôpital pénitentiaire faute d’accès à des soins médicaux. Dimara Yunus, fille de Leyla et Arif Yunus, affirme que l’état de santé de ses parents serait également très préoccupant, les deux souffrant respectivement de diabète et de graves problèmes cardiaques.

  A la manifestation du 12 mai. (Jamil Gaspar)

   En 2011, la peur de voir le pays gagné par les mouvements démocratiques du printemps arabe avait déjà poussé le pouvoir à renforcer son contrôle sur la société. En 2012, l’organisation de l’Eurovision à Bakou avait également coïncidé avec une série d’arrestations. La possibilité d’une amnistie présidentielle apparaît comme l’une des seules solutions juridiques envisageable pour la libération de prisonniers politiques. Le 21 mars, à l’occasion de la fête de Norouz, deux opposants ont ainsi été remis en liberté. Toutefois, malgré la pression des ONG, une nouvelle amnistie le 28 mai prochain semble peu probable.

 

L’indifférence des chancelleries occidentales

   Cet espoir d’amnistie se heurte à l’indifférence, voire au soutien tacite des dirigeants occidentaux qui ne s’élèvent que très rarement contre les pratiques du clan Aliyev. Les enjeux stratégiques et géopolitiques entrent sans surprise en ligne de compte.

   Situé dans une région sous tension, l’Azerbaïdjan est un partenaire géopolitique extrêmement important pour les pays occidentaux : ses ressources naturelles en gaz constituent un argument de poids pour le pouvoir en place. Les dégradations des relations entre l’UE et la Russie, ainsi que le projet de construction d’un gazoduc géant acheminant à travers la Turquie du gaz azerbaïdjanais vers l’UE, figurent parmi les raisons expliquant l’immobilisme européen. Les représentants occidentaux n’osent ni critiquer le comportement d’Aliyev, ni souligner la répression politique à l’œuvre dans le pays : le risque de perte d’un précieux partenaire pèse dans la balance. Certaines décisions du pouvoir azéri ont déjà illustré sa volonté de ne pas se laisser intimider : fin 2013, une loi inspirée de la loi russe des « agents de l’étranger » avait ainsi été promulguée en Azerbaïdjan. Il serait néanmoins erroné d’affirmer que ce silence ne s’explique que par une logique realpoliticienne.

   Les intérêts privés influencent les politiques occidentales, notamment françaises : les autorités gouvernementales françaises ont l’habitude de ménager, voire de flatter Ilham et Mehriban Aliyev Tous deux ont reçu des mains de Jacques Chirac pour l’un, et de Nicolas Sarkozy pour l’autre, la Légion d’honneur. L’ironie veut que Leyla Yunus, l’une des principales victimes de la répression que François Hollande avait brièvement rencontrée lors de sa visite officielle en mai 2014, ait également reçu cette distinction. Concernant la France, cette schizophrénie diplomatique s’explique par la volonté de promouvoir les droits de l’homme tout en protégeant les intérêts de ses multinationales.

 

Nicolas Sarkozy et Mehriban Aliyeva, peu après la remise de la Légion d'honneur en octobre 2011 (photo officielle de l'Elysée)

   Si le secteur de l’énergie français est représentée en Azerbaïdjan par de grandes entreprises tel que Total et Engie (anciennement GDF-Suez), celui du bâtiment n’est pas en reste avec la présence de Bouygues qui, comme au Turkménistan, se montre peu concerné par les droits humains lorsqu’il s’agit de signer des contrats avantageux. Les affaires de conflits d’intérêts sont ainsi monnaie courante. L’une d’entre elles concerne depuis 2011 Rachida Dati.  L’actuelle maire du VIIème arrondissement de Paris a développé des relations privilégiées avec le clan Aliyev. Dans le même temps, elle travaillait, selon une enquête de Mediapart, pour GDF-Suez tout en étant députée européenne et membre suppléante à la Commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie. Ce type de situations, en particulier avec des pays peu respectueux des droits de l’homme, a fait l’objet de discussions avancées au Parlement en juillet 2013 qui ont abouti à l’adoption d’un nouveau code de conduite parlementaire bien plus strict qu’il ne l’était auparavant. En février 2014, une enquête du comité consultatif du Parlement européen a épinglé sept de ses députés qui s’étaient rendus en Azerbaïdjan pour observer l’élection présidentielle d’octobre 2013, élection qu’ils avaient jugée, à l’encontre de nombreuses organisations, « libre, équitable et transparente ».

    Les moments durant lesquels l’Azerbaïdjan se retrouve au centre des discussions publiques sont assez rares. Les représentants politiques pratiquent généralement la politique de l’autruche en feignant - ou non – une forme d’indifférence envers les dérives autoritaires du président Aliyev. Cet état de fait contraste avec le cas du Belarus, autre pays du Partenariat oriental, dont le président Alexandre Loukachenko a été sanctionné et critiqué à de nombreuses reprises par l’Union européenne. Comme le constatait, Jacques Rupnik lors d’une interview pour Gare de l’Est en 2015, « le Belarus n’a rien qui nous intéresse, contrairement à l’Azerbaïdjan ».

   Cependant, bien que considérées comme insuffisantes par les principales organisations, plusieurs initiatives ont été prises par le Parlement européen. Ce dernier a par exemple présenté deux résolutions condamnant les persécutions des opposants politiques et des défenseurs des droits de l’homme en juin 2013 et en septembre 2014. Malgré ces condamnation publiques, les rares appels au boycott peinent à se faire entendre face aux propos de ceux qui, comme Bernie Ecclestone, un des principaux responsables de l’organisation des championnats de F1, ou comme Denis Masseglia, sommité olympique française, affirment respectivement que « tout le monde a l’air heureux dans ce pays » et qu’« on n’a pas le sentiment de répression quand on se promène dans la rue ».

   Chose certaine, à un mois des Jeux olympiques européens, la situation politique en Azerbaïdjan préoccupe bien moins que la sauvegarde d’intérêts économiques et géopolitiques. L’économie azérie, toutefois, souffre de plusieurs maux qui, s’il est peu probable qu’ils dissuadent les pays occidentaux de continuer à y investir, pourraient porter un coup sérieux à la stabilité interne de la République azéri.

Ralentissement économique et mécontentement de la population

   Doté pendant longtemps d’une croissance affriolante (jusqu’à 35% en 2006 selon les données de la Banque mondiale), l’Azerbaïdjan doit désormais faire face à des difficultés économiques grandissantes. Calculé dans la perspective d’un baril à 90 dollars, le budget de l’Etat, dont près de 70% revenus sont assurés par la rente énergétique, est mis à mal par la baisse des prix du pétrole (près de 60 dollars le baril actuellement). Selon les statistiques officielles, les hydrocarbures représentaient au premier semestre 2014 près de 95% des exportations du pays. Logiquement, les Jeux olympiques représentent un poids pour les finances de l’État. Malgré le peu d'informations fournies par le gouvernement, les estimations de dépense varient entre 1,5 milliard de dollars (selon le Ministre de la Jeunesse et des Sports) et près de 10 milliards de dollars selon le chercheur américain Jules Boycoff. Stade olympique de 65 000 places, centre nautique gigantesque : les sommes dépensées menacent d’ores et déjà deux autres grands projets : celui des îles Khazar, qui prévoit la création d’îlots artificiels pour clients fortunés, et le "Bakou Ville blanche", un plan de réaménagement à grand échelle des zones industrielles du sud de la capitale.

 

Le couple présidentiel azéri devant le chantier du "Baku White City", 15 mai 2015 (site officiel de la présidence azérie)

   Cette situation pourrait pousser le gouvernement à multiplier les mesures d’austérité. La première a eu lieu le 21 février dernier quand la Banque centrale azerbaïdjanaise a décidé de dévaluer la monnaie locale, le manat, de 30% par rapport à l’euro, et de 33,5% par rapport au dollar américain. Face aux bas coûts des hydrocarbures, un fond de 37 milliards de dollars devrait permettre au pays de se maintenir à flot pendant un ou deux ans. Mais si la situation économique n’évolue pas, l’ « Eldorado de la Caspienne » pourrait bien voir sa stabilité voler en éclat. Dans un souci de diversifier son économie, le gouvernement azerbaïdjanais mise sur le développement du secteur touristique, de l’agriculture et des technologies de l’information pour briser sa dépendance à l’égard des hydrocarbures. A terme, l’Azerbaïdjan souhaite attirer le maximum d’investisseurs étrangers afin d’assurer sa transition économique, ses réserves d’hydrocarbures déclinant.

   Autre signe de la dégradation de la situation économique, le mécontentement populaire augmente. La hausse des prix consécutive à la dévaluation de fin février a déclenché plusieurs manifestations de petite envergure à Bakou et à Lankaran, une cité du sud qui accueille la plus grande communauté Taylish du pays. Le 15 mars, une action de protestation autorisée par le gouvernement a quant à elle rassemblé près de 10 000 personnes, selon ses organisateurs, qui manifestaient contre l’augmentation du coût de la vie pour la classe moyenne et les dépenses liées aux Jeux olympiques. Ces sujets sont sources d’un mécontentement grandissant auprès des victimes quotidiennes de la corruption dans un pays qui figure au 126ème rang sur 175 du dernier classement publié par Transparency International. Cette dénonciation de la corruption s’appuie sur de fortes disparités économiques au sein de la société. Malgré la richesse pétrolière du pays, le salaire médian plafonne à un peu plus de 300€. Selon Mehemmed Talibli, directeur de l’Economic Innovation Center, un think-tank indépendant, « près de 85% des ressources consacrées par le gouvernement aux programmes de développement et de lutte contre la pauvreté se concentrent dans la région d’Absheron (Bakou et les villages alentours), les autres régions profitant très peu des investissements ». Par ailleurs, la frustration de la population pourrait servir de tremplin à des nouvelles revendications politiques et religieuses. Ainsi, pour Altaï Goyushov, historien des mouvements islamiques azéris, la répression systématique du régime pourrait encourager l’émergence de courants extrémistes : « Si les formes de critiques laïques sont complètement éradiquées par le pouvoir, l’espace libéré pourrait être récupéré par des groupes religieux extrémistes qui profiteront du mécontentement général de la population ».

   Le regain d’intensité du conflit dans le Haut-Karabakh pourrait également compromettre les finances et la stabilité du pays. Depuis janvier 2015, près d’une quinzaine de soldats sont morts dans des affrontements armés entre l’armée azérie et le forces sécessionnistes soutenues par l’Arménie. L’aggravation de la situation préfigure un maintien, voire une augmentation du niveau des dépenses militaires qui atteignent actuellement près de 4,6% du PIB azéri. Cet ordre des priorités pourrait être source de mécontentement auprès de la population, à moins que le clan Alyiev ne se serve de ce conflit pour s’assurer du soutien d’une tranche de la population toujours marquée par la perte de ce petit territoire. Toutefois, dans le cas où l’économie du pays venait clairement à défaillir, il n’est pas dit que la prolongation d’une guerre sanglante dans ces régions montagneuses susciterait un fort engouement populaire.

   A quelques semaines de l’arrivée à Bakou de milliers d’athlètes et de supporters, les failles de l’Azerbaïdjan, semblant de prospérité au bord de la mer Caspienne, pourraient bien être révélées au grand jour. A moins que l’effervescence olympique et les fastes qui l’accompagnent ne viennent, à nouveau, corrompre la perception des Européens.

 

Un article de Roman Colas et Paul Matthey.