L'Arménie déboussolée ? - entretien avec Bella Shakhnazaryan

Au mois de juillet, l'Arménie a connu – pour son quatrième été consécutif – d'importantes mobilisations qui ont secoué sa capitale, Erevan. Contrairement aux années précédentes, les manifestants ne dénonçaient plus la hausse des prix des transports publics, la réforme des pensions de retraite ou encore l'augmentation des prix de l'électricité, mais réclamaient la démission pure et simple président en place depuis 2008, Serge Sarkissian.

Cette nouvelle fronde populaire a éclaté en marge d'une prise d’otages de 14 jours dans un commissariat du district d'Erebuni d'Erevan. Particulièrement médiatisée, cette action, menée par d'anciens militaires et sympathisants d’un mouvement politique relativement confidentiel baptisé « Pré-Parlement », avait pour but de faire libérer son leader, Jiraïr Sefilian, incarcéré depuis juin. Elle visait également à dénoncer de probables futures concessions territoriales à l'Azerbaïdjan dans le cadre de la résolution du conflit du Haut-Karabagh, conflit qui a connu une recrudescence tragique au début de mois d'avril 2016.

Malgré son caractère violent, l'action choc de ce groupe isolé n’a pas suscité une réprobation générale. Au contraire, elle a même été accueillie avec une relative bienveillance par la population. Quel impact a eu cet événement dans une société arménienne fragilisée ? Dans quel état se trouve le spectre politique et géopolitique arménien ? Éléments de réponse avec Bella Shakhnazaryan, diplômée de Sciences Po Paris, analyste et consultante sur l'espace post-soviétique.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le mouvement Pré-Parlement ?

Le Pré-Parlement, ou le Parlement fondateur, est une initiative qui a été créée en 2012 par Jiraïr Sefilian, un Arménien originaire de Beyrouth, ancien combattant de la guerre dans le Haut-Karabagh. L’initiative appelle à « l’élimination pacifique du régime colonial arménien » et à l’établissement d’un nouvel État par le biais de la « création des organes parallèles aux organes d’administration publique » et l’instauration d’un gouvernement de transition, comme l’affirme le site officiel du mouvement.

Relativement marginal au sein de l'opposition et plus largement au sein du système politique actuel, le mouvement ne possède aucune représentation politique au Parlement et refuse de participer aux élections en Arménie qu'il juge non-transparentes et entachées de fraudes.

Comment les autres partis d'opposition perçoivent-ils ce mouvement ?

Quelques partis d’opposition partagent leurs revendications qui concernent l’établissement d’un état de droit, la lutte contre la corruption, le chômage et l’émigration, cependant, aucune déclaration, ni action conjointe n’a eu lieu jusqu’à maintenant. Il faut rajouter que le Parlement fondateur se distingue par une position très ferme sur la question du Haut-Karabagh.

Le mouvement Pré-Parlement avait jusque là toujours usé de moyens démocratiques pour faire valoir ses revendications. Pourquoi cautionner soudainement l'usage de méthodes violentes ?

Deux facteurs, la « guerre de quatre jours » en avril dans le Haut-Karabagh (ou plutôt l'offensive de l'Azerbaïdjan) et l’arrestation en juin de Jirair Sefilian, ont joué un rôle significatif dans le passage à cet acte radical, qu’était la prise des otages et l’occupation d'un commissariat de police à Erevan par le groupe armé Sasna Tsrer.

Cette action est présentée comme un geste de désespoir face aux autres méthodes de désobéissance civile devenues vaines au fil des années. Sans oublier le contexte général : les violations systémiques des droits de l’homme dans l’impunité totale, la corruption massive ainsi que l’absence de transparence dans les négociations sur le Haut-Karabagh.

Vous avez mentionné que c'était un mouvement très marginal sur le spectre politique. Il semble toutefois avoir bénéficié d'un large soutien auprès de la population. Comment expliquez-vous cela ?

Le soutien de la population a été croissant. Dès les premiers jours de la prise d'otages, le 17 juillet, le groupe armé a lancé un appel à la population pour sortir dans la rue et les soutenir dans leur revendication principale : la démission du président Serge Sarkissian et la libération de Jirair Sefilian. Cependant, la mobilisation de la population s'est faite de manière progressive, quand les médias pro-gouvernementaux et certains experts ont commencé à appeler le groupe armé de « terroristes ».

Dans un premier temps, les gens sont sortis dans la rue afin d’éviter l’assaut de la police contre le groupe armé, afin d’éviter que le sang coule encore une fois (rappelons qu’un colonel de police avait été tué dès le 17 juillet).

La contestation s'est ensuite renforcée en réaction aux intimidations et à l’usage de la force par la police,durant les manifestations et marches pacifiques. Selon les ONG de défense des droits de l’homme, environ 600 personnes ont été interpellées. Beaucoup ont été battues dans la rue par la police en civil, d’autres mises en détention provisoire, et au moins 12 journalistes ont été blessés.

Troisièmement, il faut mentionner sans doute le désespoir ambiant, la contrariété générale qui règne au sein de la population arménienne et ce depuis un certain moment. On a l’impression que chaque année le peuple sort battre le pavé pour exprimer son mécontentement face à telle ou telle question plutôt sociale, mais on sait bien que les solutions sont toujours politiques.

Enfin, oui, on ne peut pas nier l’existence d’un soutien au groupe armé qui incarne les idéaux d'héroïsme et de patriotisme, voire même d’un certain romantisme pour ce martyr. En effet, prendre en otage un commissariat avec huit personnes, puis libérer quelques jours après tous les otages, c'est un acte équivalent à un sacrifice. Rappelons que la majorité des membres du groupe armé sont des anciens combattants de la guerre du Haut-Karabagh, dont quelques figures symboliques aussi.

Pour résumer, les motivations qui ont amené la population dans la rue étaient très diverses, et la foule était constituée de personnes de tous âges. Ce qui était commun, à mon avis, ce sont les slogans appelant au départ du président arménien.

Comment expliquez-vous que la population se soit davantage mobilisée à cette occasion (en supportant les preneurs d'otages) plutôt qu'à l'issue du referendum constitutionnel de fin 2015, dont les résultats ont été largement remis en question par les observateurs et l'opposition traditionnelle ?

Encore une fois, les motivations des gens étaient vraiment diverses, allant du désir d’éviter l’assaut par la police, de la volonté de livrer de la nourriture au groupe armé, aux demandes du départ du président actuel. Pourquoi la population ne s’est pas mobilisée suite au referendum constitutionnel fin 2015 ? Sûrement parce que cette mobilisation n’allait rien changer. Ayant perdu la confiance dans les modes d’expression démocratiques, la population arménienne a appris à s’adapter. Alors qu’une action choc comme la prise d’otages, personne ne s’y attendait. Cela n’arrive pas souvent en Arménie.

A quoi est dû selon vous cette résignation au sein de la population ? N'y-a-t-il juste aucune figure charismatique au sein de l'opposition traditionnelle ? Est-t-elle à ce point marginalisée et affaiblie ?

En effet, je dirais qu'il y a à la fois de la marginalisation, de la division au sein de l’opposition et l'absence d’un leader. Et c'est ce qu'on a pu observer au cours de ces deux semaines de prise d'otage. Un député de l'opposition, Nikol Pashinyan, du parti « Contrat civil », a su capter l'attention de la population lors des premiers jours de la crise, en étant le seul député à se déplacer dans le commissariat de police et à communiquer avec le groupe armé. Il a essayé de faire l'intermédiaire entre le groupe armé, la population et les autorités, muettes dans un premier temps. Il est allé à l'intérieur du bâtiment, a filmé la scène, mais très vite les membres du groupe armé ont refusé son aide car ils y voyaient une instrumentalisation politique et électorale de sa part.

En outre, le groupe armé avance l’idée qu'il est temps de former un gouvernement de transition en dehors de tous les partis politiques qui existent actuellement en Arménie. Il faut dire qu’il y en a effectivement beaucoup pour une population d’environ 3 millions de personnes ! C'est ce manque d'unité au sein de l'opposition qui empêche l'émergence d'un leader capable de faire aboutir ces nombreux mouvements contestataires. Et sans leader, sans organisation, la foule se fatigue et se frustre au fil du temps. Le pouvoir s’en rend compte aussi, c’est pourquoi les jeunes militants et activistes de divers mouvements d’opposition sont systématiquement arrêtés dès les premiers jours des mobilisations.

L'Arménie a en effet connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années. Qu'en est-il de celui-ci ? Se différencie-t-il des précédents ?

Je pense que ce mouvement se différencie sur un point principal. Cette fois, c'était une mobilisation clairement politique, la revendication principale de la foule étant la démission du président.

En 2015, lors du mouvement Electric Yerevan, les militants ne demandaient pas son départ.

Par ailleurs, cette année, la question du Haut-Karabagh était également très prégnante et je dirais même que c’était le catalyseur à la fois du passage à l’acte radical et à la mobilisation massive de la population. Enfin, la répression des forces de l’ordre a été exceptionnellement excessive lors de ces deux semaines.

Comment voyez-vous évoluer le mouvement Pré-Parlement et sa place sur l'échiquier politique ? Peut-il faire de l'ombre à l'opposition traditionnelle ou du moins renforcer de manière importante sa base de soutien ?

Il faut dire que le mouvement est constitué d’une part d’anciens combattants et de quelques intellectuels. Leur but à la base n’est pas d’accéder au pouvoir, comme un parti politique classique. Ils n’ont pas de programme politique à proprement parler, ni de ressources pour cela.

Maintenant, tandis que beaucoup de membres du mouvement sont en prison, le mouvement a peu de marge de manœuvre. Je ne pense pas que dans l’avenir le mouvement Pré-Parlement puisse faire de l’ombre à l’opposition existante, ni renforcer son soutien.

Certes, durant ces deux semaines nous avons observé un grand soutien au groupe armé, mais il y avait aussi des critiques, notamment, quant à leur méthode d’action, en utilisant la violence, pour une action, disons, peu réfléchie, avec une stratégie de court-terme.

L'Arménie a entamé l'année 2016 avec une nouvelle constitution. L’un des principaux changements réside dans la transition d’un régime présidentiel vers un régime parlementaire. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Cette réforme prévoit entre autres des pouvoirs plus élargis pour le Parlement, reléguant le rôle du président à une position plutôt cérémoniale. Il ne sera plus directement élu par le peuple, mais par le Parlement. Plusieurs analystes estiment que cela va amener à un système où un seul parti sera au pouvoir pendant plusieurs années. Ils avancent l’idée que cette réforme serait d'ailleurs portée par le président actuel dans l'unique but de pouvoir rester au pouvoir plus longtemps.

En effet, cette réforme peut s’avérer dangereuse pour la démocratie en Arménie parce que les partis d’opposition n’ont que très peu de représentation au Parlement actuellement, non pas du fait de leur manque de popularité, mais à cause des fraudes électorales depuis plusieurs années. Le parti du pouvoir et les partis de la coalition forment la très large majorité actuellement, et ils ne sont pas prêts à partir demain. Dans cette situation de stagnation parlementaire, une république parlementaire signifierait le pouvoir perpétuel d’un parti, celui du parti Républicain, le parti du président actuel.

Si l’on avait un système politique biparti, ou une bipolarisation des forces politiques au sein du Parlement, on pourrait espérer avoir un certain équilibre. Or ce n'est pas le cas.

Comment expliquez-vous la décision du parti d'opposition Fédération révolutionnaire arménien de rejoindre le gouvernement quelques mois après ce referendum, dont les résultats ont été si contestés ?

Le parti « FRA Dachnaktsoutioun » est le parti le plus ancien de la scène politique arménienne, et je pense qu’il est en train de vivre des évolutions majeures. Je vois apparaître des articles critiques dans la presse arménienne vis-à-vis de ce parti qui est un parti transnational, c'est-à-dire qu'il existe en Arménie, mais aussi dans la diaspora. La « FRA Dachnaktsoutioun » est depuis quelques années en effet dans la coalition gouvernementale, une coalition réaffirmée et renforcée depuis février 2016. L’explication avancée, c’est qu’on ne peut changer le système qu’en étant à l'intérieur du système. En effet, Dachnaktsoutioun a actuellement trois portefeuilles de ministres. Mais je ne pense pas que de cette manière la FRA va pouvoir apporter des changements significatifs dans la vie politique ou économique en Arménie. On a l’impression que le parti a depuis longtemps oublié son idéologie et ses objectifs au profit de son objectif - accéder au pouvoir, en s’y arrêtant.

Et comment ont-ils perçu ces événements ?

La « FRA Dachnaktsoutioun » a dès le début de la crise appelé à remettre les armes et condamné les méthodes agressives et radicales dans l'action politique. Ce qui est un peu contradictoire pour un parti révolutionnaire, connu pour avoir utilisé de nombreuses fois dans l’histoire la lutte armée afin d’atteindre ses objectifs.

Vous avez parlé un peu plus tôt de l'influence de la « guerre de quatre jours ». Certains parlent d'une plus grande union nationale voire de la montée du nationalisme suite à cette guerre. Est-ce le cas ?

Je ne pense pas que cela ait initié une montée du nationalisme. Mais une plus grande union nationale au sein de la population arménienne et de la diaspora, oui. Des aides ont été envoyées dans le Haut-Karabagh et nous avons même vu beaucoup de personnes se porter volontaires pour partir combattre. C'est davantage de cette manière que l'union nationale s'est exprimée. C'est une qualité, disons, habituelle et connue que les Arméniens se reprochent eux-mêmes : en temps de paix ils se font la guerre entre eux, en temps de guerre, par contre, tous les conflits internes sont mis de côté.

En revanche, il est certain que la guerre de quatre jours, avec ces conséquences importantes en terme de pertes humaines, plus de 100 morts et de nombreux blessés, et de pertes territoriales, a laissé une empreinte sur l’opinion publique arménienne. Les concessions autour de la question du Haut-Karabagh seront désormais moins acceptables.

Cette guerre de quatre jours semble également avoir été un rappel du sentiment d'isolement de l'Arménie sur la scène internationale : à la fois trahie par la Russie, censée être le principal garant de sa sécurité, et par l'Occident qui ne semble au final que peu déterminé/engagé à désamorcer le conflit.

A mon avis, les Arméniens sont bien conscients du contexte assez compliqué et des différentes alliances géopolitiques dans la région qui font que l'Arménie semble isolée, « trahie par la Russie » ou « oubliée par l'Occident ». Ce n'est pas nouveau.

Depuis plusieurs années l'Arménie mène ce qu’on appelle une politique de complémentarité, c’est-à-dire une politique étrangère balancée entre la Russie et l'Occident, si on simplifie. A quel point cela a réussi ? C'est une autre question. Cependant, s'allier avec l'un ou l'autre des camps est suicidaire, car pour des raisons géographiques, historiques et politiques, l’Arménie a moins de marge de manœuvres, que, par exemples, d’autres pays de l’ex-URSS.

Et puis, il ne faut pas oublier qu’à part les deux puissances mentionnées, nous avons aussi les puissances régionales, comme l’Iran, la Turquie, ou encore la Chine, si l’on veut avoir tout l’échiquier géopolitique.

Et comment l'Arménie gère-t-elle cette ambiguïté dans ses relations avec Moscou, qui vend des armes à l'Azerbaïdjan tout en étant considéré par Erevan comme le principal garant de sa sécurité et en même temps membre d'une même union économique (l'Union économique eurasiatique) ?

C'est une question qu'il faudrait poser aux autorités arméniennes. Car, en effet, les différentes actions de cet « allié » principal sont contradictoires. Mais vous savez pour citer un célèbre adage :« L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents ».Et je pense que cela s'applique aussi à la Russie.Moscou va toujours poursuivre avant tout ses propres intérêts dans la région, c'est donc aux autorités arméniennes de gérer cela et de mener la politique bilatérale avec la Russie en conséquence. C'est évidemment difficile dans les conditions où l’économie arménienne) est si dépendante de la Russie, et quand la population continue d’y émigrer.

La Russie a d'ailleurs signé début juillet un protocole de coopération avec l’Azerbaïdjan et l'Iran sur le projet de construction d'un chemin de fer nord-sud dans le Caucase (projet qui vise à relier les chemins de fer de l'Inde par bateau à l'Iran et jusqu'à l'Europe via l’Azerbaïdjan puis la Russie). Les premiers travaux concrets de ce projet devraient voir le jour avant la mi-août. Pouvez-vous nous dire quel impact ce projet aura sur l'Arménie et peut-être plus largement sur la région ?

Ce n'est pas un projet nouveau, il date de 2005. Appelé à alléger la charge du canal de Suez, ce projet, comme on peut s’en douter, est d’une importance plus que régionale. Il peut en effet accroître l’isolement de l’Arménie, si celui reliant l'Iran à la mer Noire, via l'Arménie et la Géorgie, n’est pas mis en place en parallèle. C'est un projet qui ne date pas d’aujourd’hui non plus, mais il n'a pas avancé jusqu’à maintenant faute de financement ou de volonté politique. L'Arménie est un acteur très faible actuellement pour pouvoir influencer les décisions des partenaires impliqués dans le projet.

Dans l’immédiat, je ne pense pas que le chemin de fer via l’Azerbaïdjan verra le jour demain, ni d’ailleurs, celui passant via l’Arménie. Regardez l’état des chemins de fer arméniens, qui lient l’Arménie à la mer Noire aujourd’hui : on dirait que rien n’a changé depuis l’URSS. Rappelons d’ailleurs que les chemins de fer arméniens appartiennent à RZhD, la compagnie des chemins de fer russes.

Je ne voudrais pas faire des pronostiques maintenant, mais il me semble que les deux projets vont mettre encore beaucoup de temps à se réaliser, car, de manière générale, le Caucase reste un nœud d’alliances instables et fragiles. On peut difficilement imaginer un chemin de fer d’importance régionale, nécessitant d’importants investissements, passant non loin le conflit non résolu et pas vraiment gelé, au final, du Haut-Karabagh. C’est probablement pour cette raison que la Russie force les deux présidents, arménien et azerbaïdjanais, à avancer sur sa résolution.

 

Propos recueillis par Thomas Kox

Août 2016