Minsk, vers un "automne" belarusse ?

(Article - 10/2011)

Annoncée depuis de longs mois la fin du régime Loukachenko tarde a venir, en l'absence d'une opposition structurée et du fait d'une relative atonie de la population. Le durcissement du contexte économique pourrait cependant accélérer le processus.

 

 

 

Apres le printemps arabe, vers un automne belarusse?

Le 19 décembre 2010 a marqué le début d’un processus inédit de démocratisation dans le monde arabe. Suite à l’immolation par le feu d’un jeune Tunisien deux jours plus tôt, commencent à Sidi Bouzid des manifestations qui feront tomber le régime de Ben Ali et amorceront un mouvement pan-arabe de protestations contre les autocrates au pouvoir depuis des décennies. Le même jour, à 2500 kilomètres de Sidi Bouzid, ce sont aussi la liberté et la démocratie qui se sont jouées non loin des frontières orientales de l’Union européenne. A Minsk, les résultats des élections présidentielles reconduisent Alexandre Loukachenko à la tête du Belarus avec 79,6% des voix, pour un quatrième  mandat consécutif de cinq ans. Dans la soirée, plusieurs dizaines de milliers de personnes bravent le froid et la peur et, sur la place d’Octobre, demandent la tenue de nouvelles élections, libres cette fois. Les autorités commencent par tolérer cette manifestation, mais vers 22h00 les forces de police foncent sur les manifestants qui sont passés à tabac et arrêtés par centaines, après que quelques personnes - non identifiées jusqu’à aujourd’hui – ont tenté de pénétrer par la force le siège du gouvernement. Les condamnations s’enchainent dans les semaines et les mois qui suivent. Du simple citoyen-manifestant aux candidats de l’opposition en passant par les responsables d’organisations des droits de l’Homme et les journalistes indépendants, ce sont toutes les forces pro-démocratiques du pays qui sont harcelées et pour beaucoup emprisonnées. Au mois de juin, prenant modèle sur les révolutions arabes, de jeunes internautes lancent un mouvement de « Révolution par les médias sociaux » qui semble annoncer une deuxième phase, plus massive cette fois, de contestation contre le régime. Des milliers de personnes se rassemblent tous les mercredis dans plusieurs villes du pays, tapent dans leurs mains, puis se dispersent. Très vite des policiers en civil s’infiltrent dans les groupes, et l’expression « coup de filet » prend tous son sens. Entre mi-juin et mi-juillet, pas moins de 2000 personnes (dont de simples passants) sont détenues, et 500 condamnées à des peines de prison de 5 à 15 jours.

Mais pendant l’été, le mouvement s’essouffle. Et même retombe. Aucune manifestation au mois d’août. Fin du frémissement ? L’autocrate Loukachenko peut-il (continuer à) dormir sur ses deux oreilles ? Les indicateurs sont plutôt en sa faveur. Le nombre de manifestants depuis le début de l’année 2011 se réduit finalement à une infime minorité de la population. On n’a pas vu de manifestations monstres comparables en nombre aux rues arabes. Il faut dire que la population bélarusse n’a pas la vigueur et la jeunesse des populations arabes, au contraire, la démographie est en berne et la population vieillissante. On n’a pas vu non plus, dans les derniers mois, de défections dans les structures de l’Etat : la bureaucratie et les forces de police ont montré une loyauté sans faille à l’autocrate; durant les centaines de procès qui ont eu lieu depuis janvier, il n’y a pas eu un juge pour s’élever contre cette justice arbitraire et expéditive. Enfin, surtout, l’opposition, qui n’avait pas su se rassembler pour les élections présidentielles, ne paraît toujours pas en mesure de proposer un véritable programme d’avenir pour le Belarus. Paradoxalement, elle apparaît encore plus divisée après les évènements de décembre 2010 ; les sorts différents réservés aux 7 candidats à la présidentielle (certains condamnés à de lourdes peines de prison, d’autres peu ou pas inquiétés) faisant peser sur certains des soupçons de collaboration avec les autorités.

Repression politique, depression economique

L’inconnue de l’équation, c’est l’économie. Parallèlement à la répression politique, le premier semestre a en effet été marqué par une crise économique de grande ampleur, aux conséquences sociales qui pourraient motiver les populations ouvrières et les retraités, électorat fidèle du président, à rejoindre les jeunes internautes dans la rue – si ceux-ci décidaient d’y retourner. En mai, le rouble bélarusse a été dévalué de 56%, faisant passer le salaire moyen d’un équivalent de 515$ à 313$. En juin, le régime a obtenu un prêt de 3 milliards de la Communauté économique eurasienne, dominée par la Russie. Plusieurs conditions ont été mises à l’octroi de ce prêt, et notamment la privatisation d’entreprises.

Tous les observateurs s'attendent à ce que le régime de Loukachenko vende dans les prochains mois quelques-uns des "bijoux de famille" sur lesquels reposaient jusqu'à présent le système social du pays, et donc en partie la stabilité politique. Le géant russe Gazprom, qui détient déjà la moitié des actions de la compagnie de gazoduc Beltransgaz, devrait acquérir l'autre d'ici fin 2011, en parallèle de la négociation d'un nouvel accord sur le prix du gaz russe. L'Etat bélarusse pourrait également se séparer d'autres entreprises nationales dans le domaine des produits laitiers et de la construction automobile.

La vente de ces entreprises devrait éviter au régime - du moins dans le court terme - la mise en œuvre de réformes économiques douloureuses pour la population, réduisant d'autant la probabilité d'un soulèvement populaire. Néanmoins, l'inflation qui ne cesse d'augmenter depuis le début de l'année, couplée à la dévaluation du rouble, s'est déjà fait suffisamment sentir sur le pouvoir d'achat de la population pour que le scénario d'un mouvement de protestation plus large, car basé non plus seulement sur des revendications politiques mais aussi sur des demandes sociales, soit plausible pour l'automne.

Ce risque pourrait expliquer pourquoi le régime semble lâcher du lest, en ayant libéré plusieurs prisonniers politiques mi-août et début septembre, puis en faisant annoncer par le ministre bulgare des Affaires étrangères la libération de tous les prisonniers politiques mi-octobre. Son appel à organiser une table ronde avec les partis d'opposition, l'UE et la Russie, mal reçu par la plupart des forces d'opposition, pourrait être plus qu'un geste de façade et annoncer au moins un certain infléchissement du régime.

Mais dans le cas d'un changement à la tête de l'Etat, que ce soit suite à un mouvement populaire ou suite à un processus négocié, quel scénario peut-on prévoir pour la suite? Il est probable que la Russie sera plus que l'UE à même d'influencer l'évolution post-Loukachenko. Et qu'elle soutiendrait des candidats de la nomenklatura orientés vers le maintien d'un certain statu quo, bénéfique aux intérêts russes dans le pays