Ukraine : retour sur les enjeux du conflit

 

Restitution des travaux du séminaire organisé le 19 novembre 2014 par la LDH et Gare de l’Est et animé par Ewa Tartakowsky, coordinatrice de la Lettre Les droits de l’Homme en Europe centrale et orientale et Ulrich Huygevelde, rédacteur en chef de Gare de l’Est

Débat avec Annie Daubenton, journaliste spécialiste de l’Ukraine, Anna Garmash, porte-parole de l’Euromaïdan France et Jean-Pierre Dubois, président d’honneur de la LDH

 Introduction au débat

 

En novembre 2013 doit avoir lieu la signature, prévue de longue date, d’un accord d’association liant l’Ukraine à l’Union européenne et négocié depuis de nombreuses années. Quelques jours avant la signature de l’accord, la fébrilité gagne Kiev. De toute évidence sous la pression russe, Viktor Ianoukovytch, alors Président, annonce qu’il renonce à la signature, afin de pouvoir « sauver l’économie ukrainienne ». A Kiev, des manifestants descendent dans la rue, près d’un million certains jours ; on croit revivre la « révolution orange ».

Le mouvement semble s’essouffler mais fin janvier, le gouvernement ukrainien promulgue des lois liberticides contre les manifestants, ce qui redonne un second souffle au mouvement de contestation. Le 19 février 2014 constitue un tournant : de violents affrontements opposent les manifestants aux forces spéciales, les Berkouts, et tournent au carnage avec près de cent morts.

Destitué le 22 février 2014, Viktor Ianoukovytch fuit d’abord en Crimée puis en Russie. Le Parlement élit un nouveau gouvernement et un Président par intérim, Oleksandr Tourtchynov.

Quelques jours plus tard, de mystérieux petits hommes verts apparaissent en Crimée. Des militaires russes sans insignes qui s’emparent de points stratégiques. En un mois au terme d’une opération apparemment très préparée, d’une déclaration unilatérale d’indépendance et d’un « référendum » précipité organisé le 16 mars, la Crimée est annexée par la Russie, sans que cette décision soit reconnue par la communauté internationale.

Le gouvernement ukrainien, occupé à sauver ce qui peut l’être, néglige un peu ses confins orientaux, peu partie prenante des mouvements de protestations. Mi-avril le Premier Ministre fait un déplacement à Donetsk qui semble rassurer la population ; mais à peine quelques jours plus tard des bruits de bottes se font entendre. Une véritable guerre s’enclenche, à l’avantage d’abord très net des séparatistes, puis à celui des forces ukrainiennes qui semblent sur le point de reprendre l’intégralité du territoire avant un spectaculaire retournement fin août-début septembre grâce à des renforts russes.

Aujourd’hui la Crimée et le Donbass sont hors du contrôle de Kiev et pour la première fois depuis des décennies, un pays d’Europe a annexé une partie du territoire de son voisin. A la mi-septembre, le conflit a déjà causé plus de 3 000 morts et près de 300 000 déplacés.

 

 

 

Est-il possible de revenir en quelques mots sur l’origine de ces manifestations à Maïdan et sur le déroulé des événements ?

 

Anna Garmash (A.G.) : Bien avant les événements du Maïdan, il existait un mécontentement grandissant au sein de la société ukrainienne vis-à-vis du gouvernement. Corruption et menaces faisaient partie du quotidien des Ukrainiens… Pour donner un exemple, un coup de fil de quelqu’un de la sphère de Viktor Ianoukovytch pouvait obliger un commerçant à vendre la quasi-totalité de son entreprise pour une somme dérisoire. Des crimes tels que des raids ou des viols commis par des personnes proches du pouvoir restaient impunis, la justice étant gangrénée par la corruption et ne jouant qu’un rôle d’instrument pour le pouvoir d’asseoir sa volonté. Face à ce type de situations, les gens n’avaient aucun moyen de se protéger. La non signature de l’accord d’association avec l’UE était vraiment la dernière goutte qui a fait déborder le vase.

Cependant, la première semaine des manifestations, du 21 novembre jusqu’au 30 novembre 2013, était en grande partie le fait de manifestations étudiantes (mais pas uniquement) qui réclamaient la signature de l’accord par Viktor Ianoukovytch. La nuit du 30 novembre au 1er décembre, le pouvoir a fait une première tentative de dispersion du Maïdan, extrêmement violente. Ce jour-là, le premier sang a coulé, ce qui a transformé radicalement la révolte. Le mouvement passe, en termes de revendications, d’une question uniquement liée à l’accord d’association à des enjeux beaucoup plus larges et il gagne d’autres catégories de la population, comme la classe moyenne, les entrepreneurs… Bref, toutes personnes qui se préoccupent de l’état interne du pays, du fait que le pouvoir ne respecte pas les droits de l’Homme, et dépasse toutes les bornes en termes de corruption sans se préoccuper de l’avenir du pays.

La période de transition qui suit la fuite de Viktor Ianoukovytch, le 22 février est très soudaine et laisse tout le monde assez « déboussolé ». Les manifestants qui attendent cette fin depuis longtemps, sont assez surpris du moment-même de ce changement ; toute la verticale du pouvoir est également désemparée ; enfin, les forces de l’ordre se retrouvent aussi dans une situation nouvelle, étant jusque-là poussées à agir contre les manifestants y compris à agir violemment. C’est à ce moment-là que Vladimir Poutine profite de la situation – il est difficile de dire si cela relève d’une stratégie plus ou moins improvisée – pour annexer la Crimée. La situation dans la région du Donbass (dans l’Est du pays) est dans la continuité de cette même histoire.

 

Il faut souligner que l’annexion de la Crimée - à savoir le fait qu’un Etat en annexe un autre avec quelques formes de légalité - est un événement assez extraordinaire depuis la Seconde Guerre mondiale. Mais il y avait quand même quelques coups de semonce en Géorgie en 2008. Comment expliquer que l’UE ou le monde occidental ait été étonné par cette annexion ?

 

Annie Daubenton (A.D.) : La quasi absence de réaction internationale au moment de l’annexion de la Crimée ressemble effectivement à l’apathie des Occidentaux lors de la reconnaissance des « indépendances » des provinces séparatistes d’Ossétie du sud et Akhazie en 2008. Une tentative de conciliation a eu lieu, menée par Nicolas Sarkozy (la France avait alors la présidence de l’Europe). Mais de fait, les deux républiques sont restées sous la tutelle de Moscou, la feuille de route n’ayant jamais été respectée. Quelques années plus tard, Vladimir Poutine a lui-même reconnu que la guerre se préparait selon ses plans depuis la fin 2006. Cette sous-estimation de l’enjeu par les Occidentaux a donné à Moscou un feu vert implicite pour d’autres incursions. Le conflit en Transnistrie et le rattachement de la république à la Russie a également fait peu de vagues.

Il y avait donc là des précédents, des scénarios proches, qui pouvaient éveiller l’attention, du fait même de leur similitude. Le dernier épisode – au jour d’aujourd’hui ! – a été la Crimée, également passée sous silence, ou presque. Dans mon livre1, je cite Vladimir Poutine, qui le lendemain de l’annexion de la Crimée, affirme : « nos experts déclarent qu’un nouvel Etat est apparu : l’Ukraine avec lequel nous n’avons signé aucun document contraignant ». Cette déclaration est dans la droite ligne de ce que nous vivons depuis un an : une absence de reconnaissance de la continuité constitutionnelle et légale entre deux entités étatiques – Russie et Ukraine. Cette absence de continuité se retrouve dans les propos de gens comme Alexandre Douguine qui fait aujourd’hui partie des proches de Vladimir Poutine et qui considère qu’il n’y a plus d’Ukraine mais une « Ukraine 2 ». Ce type d’approche contribue à justifier la négation du Mémorandum de Budapest de 1994 qui garantissait l’intégrité territoriale de l’Ukraine contre la restitution de son arsenal nucléaire. C’est également une remise en cause du Traité d’amitié et de coopération entre la Russie et l’Ukraine signé le 31 mai 1997, traité qui a été l’objet de manœuvres multiples et avait été considéré comme une victoire de l’esprit de réconciliation entre voisins. En annexant la Crimée aujourd’hui, Moscou renie ses engagements au prétexte que finalement il n’y aurait plus de continuité ni territoriale ni constitutionnelle entre les deux Etats.

 

Comment peut-on analyser cette non reconnaissance par la Russie de ses engagements passés ?

 

Jean-Pierre Dubois (J.-P.D.) : Il me semble qu’il y a eu beaucoup de naïveté dans certaines réflexions de la dernière période. D’abord parce que nous ne sommes pas en face d’une première ; on vient d’évoquer l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. La surprise est donc relative. Il faut toutefois dissocier deux aspects importants : le timing et la direction générale. Dans ce type d’événements, on peut facilement être surpris par le timing, car on ne sait pas quand les choses vont se produire. C’est la caractéristique même des événements spectaculaires. En revanche, sur la direction générale, il faut largement nuancer l’idée de surprise : le régime de Vladimir Poutine n’est plus la Russie de Boris Eltsine. La Russie a intégré l’OMC sans aucune contrepartie en termes de droits. On ne peut que se demander si personne ne pouvait en prévoir les conséquences. En Russie, comme en Ukraine, il y a eu des pouvoirs extrêmement corrompus et autoritaires, pas seulement celui de Viktor Ianoukovytch, mais aussi ceux de Ioulia Timochenko, de Leonid Koutchma. Tous les gouvernements ukrainiens ont été corrompus, aucun ne se situait dans un Etat de droit, ne proposait de réponses démocratiques aux problèmes graves qui se posent et tous étaient également habités par des imaginaires de maintien d’une « verticalité du pouvoir ». Ceux qui n’ont pas vu cette situation n’ont pas voulu la voir.

La question de la continuité constitutionnelle est certes intéressante mais… juridiquement, Jérusalem n’est pas la capitale d’Israël, juridiquement la base de Guantanamo aurait dû être fermée il y a longtemps… La défense du droit est évidemment nécessaire, mais la politique a ses rapports de forces et ses enjeux ; je crains qu’on ne les ait un peu oubliés dans l’analyse de la situation réelle.

Il serait intéressant de savoir ce qui se passe en Crimée, s’il y a eu des révoltes, des manifestations discrètes de mécontentement et jusqu’à quel point la population s’accommode de la nouvelle situation. Il faut toujours être attentif à ces situations locales réelles. On a aussi cette difficulté à les apprécier parce qu’on entend des informations assez contradictoires, et qu’on court le risque de tout lire dans la grille simpliste du combat du « bien » contre le « mal », vision du monde dont nous sommes abreuvés depuis la guerre en Irak. Ce type de clivage empêche de penser rationnellement. Il faut à la fois savoir ce qu’est le régime autoritaire de Vladimir Poutine et quels sont ses appétits, mais aussi évaluer la situation réelle sur le terrain, ce qui fait une nation, ce qui fait un Etat.

 

Revenons sur la situation en Crimée et au Donbass, et plus généralement sur l’Ukraine. Rappelons juste que le rapport du Conseil de l’Europe juge sévèrement le sort fait aux minorités tatares et la question du respect des droits de l’Homme…

 

A.D. : Je voudrais revenir sur l’intervention de Jean-Pierre Dubois. C’est vrai qu’il est difficile, par définition, d’aborder les guerres de façon apaisée. Cela crée des clivages intellectuels même avec la meilleure volonté du monde, et c’est rarement profitable pour rester clairvoyant sur les événements. La difficulté concernant le cas de l’Ukraine, c’est que nous avons à nous battre avec des mensonges ; à un moment donné, il est extrêmement difficile de ne pas basculer dans le sens inverse et de faire cette minimale part de vérité dans ce qui est un mensonge grossier. D’emblée, je suis sensible à ce que vous dites : il faut mettre un bémol à toutes les certitudes. Mais je dois dire que des grossièretés ont dépassé tout ce que j’ai pu voir jusqu’à maintenant alors que j’ai vécu à Moscou plusieurs années ainsi qu’à Kiev. Lorsque j’ai été en Ukraine à plusieurs reprises cette dernière année, il y avait une telle distorsion de la réalité qu’on perdait son propre jugement. Il faut donc souligner que nous sommes ici très modestes et qu’on essaie de comprendre cette situation un peu mieux en fonction des expériences des uns et des autres qui heureusement sont différentes.

En ce qui concerne la situation en Ukraine, deux choses sont frappantes. Il faut dire que l’Ukraine n’est plus le même pays. C’est un pays en guerre avec toutes les animosités et toutes les bonnes volontés qui peuvent surgir lorsqu’un pays est atteint dans sa chair. On a parlé d’amputation, elle ne concerne pas seulement le territoire mais les générations qui sont en train de se battre et de mourir, des générations « sacrifiées ». Parmi ces combattants volontaires, il y a des jeunes gens pour la plupart extrêmement éduqués, nés - je dirais - pour un autre destin, pour un peu de consommation, un peu de bien-être. Et ce « sacrifice » national ne peut pas être passé sous silence ; il vient seulement de commencer…

Pour ce qui est d’une vision de l’ensemble du territoire, il est beaucoup plus difficile de se prononcer qu’il y a un an du fait d’un double mouvement. D’abord, il est impossible d’embrasser de façon homogène un Etat en guerre : dans chaque endroit – à Marioupol, à Lviv ou à Kharkiv où j’ai été il y a un mois et demi et qui m’a fait une très forte impression – il est impossible de parler d’une même réalité. Même à l’intérieur d’une grande ville, on ne peut pas parler d’une même réalité. C’est une société explosée, ce dont les reportages, même s’ils nous apportent énormément d’éléments intéressants, ne peuvent pas totalement rendre compte. On retrouve cette disparité aux niveaux des régions, des couches sociales, des catégories d’âge. On ne vit pas la même chose selon qu’on est retraité, ou que l’on est étudiant, etc. Cette société est réellement déboussolée, atteinte et en train de digérer un choc extrêmement brutal.

Il faut rappeler que la conscription était arrêtée depuis septembre dernier. Le sentiment dominant était qu’il n’y aurait plus de guerre et qu’on pourrait finalement constituer un Etat démocratique, corrompu peut-être, mais contre lequel il serait possible d’obtenir des améliorations, une démocratie grandissante, et grâce à une aide européenne plus solide. On imaginait bâtir un Etat où tout était envisagé sauf la guerre.

Deuxième mouvement important : à côté de cette disparité sociale profonde, la guerre a paradoxalement provoqué une unité du pays. Les deux élections – présidentielle le 26 mai 2014 et parlementaire le 26 octobre – ont finalement été le révélateur de cette résistance que la guerre a provoquée, de ce sursaut national. Qu’est-ce qu’a provoqué ce sursaut national ? D’abord le sentiment qu’il fallait se défendre contre l’invasion, contre le froid d’abord, puis contre la violence. Ce sursaut national se matérialise dans des éléments qui ne sont pas tous négatifs, bien au contraire. La population a compris son état de solitude à l’échelle du monde et qu’elle n’avait pas grande chose à en attendre. Les gouvernants provisoires et actuels ont très vite compris qu’ils devraient surtout se contenter de paroles d’encouragement. Donc on constate chez chacun la volonté de reprendre son destin en mains du fait que c’est aux Ukrainiens de bâtir cet Etat, cette démocratie et que c’est à eux de faire leur part de chemin.

 

A.G. : La vision de la société a, en effet, radicalement changé. Il y a beaucoup de mobilisation dans tous les sens du terme. Evidemment, il s’agit d’une situation de guerre. Il y a donc beaucoup de volontaires qui partent sur le front. Mais il s’agit aussi de la mobilisation de la société civile qui est extrêmement prégnante.

La société ukrainienne est aujourd’hui désenchantée ce qui finalement et paradoxalement, se révèle très positif. Désenchantée dans quel sens ? Il y a une très grande différence entre l’état de maturité de la société lors de la « révolution orange » de 2004-2005, et celui que l’on observe aujourd’hui. A l’époque, il y avait beaucoup d’espoir, ce qui était un peu naïf sans doute, notamment autour de l’idée d’un homme – Victor Iouchtcheko promettant d’en finir avec la corruption, un avenir européen, radieux dans un mouvement top down. Cette naïveté, suite à la déception qui a suivi la « révolution orange », a disparu. On assiste au contraire, à une prise de responsabilité de la population par rapport à l’Etat et son avenir. Aujourd’hui, la société civile, suite à la fuite de Viktor Ianoukovytch, n’a pas commencé à se réjouir tout de suite. Au contraire, elle sentait que le plus dur était à venir.er. Car c’est à nous de construire un nouvel Etat, et même si Viktor Ianoukovytch est parti, il y a un régime, un système qui est en place qui ne pourra changer qu’à condition que la dynamique vienne de la société civile dans un mouvement bottom up. Nous avons donc deux situations extrêmement liées : la guerre d’un côté et, de l’autre, une construction d’une nouvelle société, d’un nouvel Etat, d’un nouveau pays.

Les mobilisations se sont elles aussi beaucoup transformées depuis le Maïdan. D’un côté on voit des personnes qui s’engagent énormément pour aider l’armée, car l’Etat est largement défaillant et n’a pas su et pu donner à l’armée des moyens qui lui sont nécessaires. Actuellement, cette armée vit largement grâce aux volontaires, grâce aux personnes qui donnent leur temps, leur propre argent pour apporter aux soldats des vêtements, des médicaments, souvent aussi des gilets pare-balles puisque ils n’en ont pas. D’un autre côté, cette mobilisation est également à l’œuvre au sein des sphères politiques de l’Etat : des organisations, formées dans ce mouvement de Maïdan, essaient de faire pression sur les politiques, de leur faire comprendre que le pouvoir politique doit évoluer pour suivre l’évolution de la société ukrainienne. En d’autres termes, ces nouvelles organisations nées du Maïdan poussent le gouvernement à conduire des réformes. A titre d’exemple, il y a eu un paquet de réformes dites de « réanimation » qui a été travaillé par des volontaires, par des organisations de société civile, de sorte que les partis qui se sont présentés aux élections législatives signent ce document et s’engagent finalement à conduire des réformes. Cette mobilisation touche donc aussi la société civile qui participe aux processus législatifs.

Dans cette construction politique, on peut rappeler deux évènements très importants : l’élection présidentielle le 25 mai et les législatives du 26 octobre, qui se sont déroulées de manière relativement propre, très propre même pour la première. Elles ont marqué très clairement le choix des Ukrainiens pour des valeurs européennes, des valeurs démocratiques : anti-corruption, droits de l’Homme, Etat de droit, tout cela semble assez général et vague, mais c’est très concret pour les Ukrainiens. Le président Petro Porochenko a fait un certain nombre de promesses qui correspondent à ces exigences-là et de même, lorsqu’on regarde des partis élus au Parlement, on voit clairement une orientation très pro-européenne. Cette transformation était visible y compris lorsqu’on regardait les listes électorales : avant, les listes étaient composées d’hommes et de femmes politiques ; aujourd’hui, environ un tiers des personnes sur la plupart des listes vient de la société civile issue du Maïdan. Même si l’on peut discuter de la pertinence de cette stratégie, c’est un changement de paradigme qu’il faut souligner.

 

Comment se présente la situation du respect des droits de l’Homme en Crimée ?

 

A.D. : J’ai été à Kiev et à Kharkov. Kharkov a subi plusieurs tentatives d’anti-Maïdan, des éléments plus ou moins contrôlés, en tout cas aidés par Moscou et qui ont essayé de déstabiliser la situation. Kharkov est restée très traumatisée par cet épisode. Plusieurs responsables ont dû réunir à un moment donné fonctionnaires, étudiants, travailleurs et ont été obligés de rappeler : « ici, on est en Ukraine et nulle part ailleurs ». Cela paraît anecdotique mais là-bas cela a été vécu comme une sorte de soulagement, une mise au point nécessaire. Kharkov est une ville qui se trouve à une cinquantaine de kilomètres de la frontière russe et doit gérer tous les réfugiés qui refluent de Russie pour continuer de suivre leurs études, essayer de trouver du travail, retrouver leur famille ; c’est une sorte de poumon du Donbass plus ou moins paisible, mais sous menace constante.

Tous les dimanches, les combattants et les volontaires se réunissent sur la grande place pour expliquer aux gens ce qui se passe. Il y a donc au centre de Kharkov une sorte de gigantesque Maïdan avec des tentes et des chars. Les habitants sont d’ailleurs très fiers d’avoir fait tomber la statue de Lénine qui a été transformée en modeste monument jaune et bleu où on laisse des écriteaux. D’une certaine manière, c’est une ville en état de guerre. En ce qui concerne la vie quotidienne, l’énergie est aléatoire, l’eau chaude est aléatoire et il y a donc une peur de l’hiver qui vient.

En Crimée, on a pu constater une détérioration immédiate de la situation. Certes Moscou a annoncé une augmentation des pensions. Celles-ci ne sont plus payées qu’en roubles et les banques ukrainiennes sont fermées les unes après les autres ce qui rend bien difficile le circuit financier à l’intérieur de la presqu’île. La Crimée n’est approvisionnée en eau que par l’Ukraine et on ne débranche pas une presqu’île comme une prise électrique. Cette situation a provoqué des perturbations pendant tout l’été 2014 et est devenue catastrophique pour l’économie criméenne.

Pour obtenir la nationalité ukrainienne, il faut se rendre dans des endroits peu nombreux et en cas d’échec, on a d’office la nationalité russe. Les Criméens sont par ailleurs totalement alignés sur le régime russe à savoir que, par exemple, les jeunes doivent faire la conscription russe de deux ans et donc peuvent être amenés à se battre dans les conflits menés par la Russie. Les médias ont été mis au même régime qu’en Russie : la plupart des médias d’expression ukrainienne ont été fermés. Les écoles ukrainiennes ne sont plus autorisées. Une des choses les plus choquantes a été de voir brûler des livres ukrainiens devant des enfants. Un autre détail significatif : à la fin de l’année, c’est-à-dire au moment de la « dernière cloche » comme on l’appelle, les enfants plus jeunes ont dû écouter l’hymne russe au lieu de l’hymne ukrainien. Ce n’est peut-être qu’un détail mais pour des enfants le fait de changer de patrie en quelques semaines ou en quelques mois est vécu comme un choc.

Il y a plus grave : les Tatars de Crimée font l’objet de poursuites systématiques. Certains, les têtes de prou de Medjlis (l’assemblée des Tatars de Crimée) ne sont plus autorisés à entrer en Crimée notamment parce qu’ils se sont opposés au référendum ; plus grave encore, on note plusieurs cas de disparitions et d’assassinats, en particulier de Tatars de Crimée, harcelés par les services locaux et accusés d’extrémisme du fait d’être musulmans donc potentiellement terroristes, à la même enseigne que les Caucasiens en Russie.

 

A.G. : La situation en termes du respect des droits de l’Homme est extrêmement difficile en Crimée et elle s’est dégradée même avant le « référendum » du 16 mars 2014. Un cas très connu est celui d’un Tatar de Crimée, qui avait fait une manifestation solitaire le 3 mars 2014 contre ce qui était en train de se dérouler. Il a été embarqué tout de suite par les « hommes verts », c’est-à-dire les militaires russes ; quelques jours après on a retrouvé son corps avec des traces de torture. Enlèvements, assassinats arrivent malheureusement de façon assez fréquente en Crimée. Mais depuis l’annexion, il n’est pas si facile de savoir ce qui se passe, car l’information est plus limitée.

La nouvelle donne est évidemment compliquée pour les Tatares de Crimée, mais aussi pour des populations ukrainophones et pour toutes les personnes qui n’ont pas souhaité prendre le passeport russe. Des mosquées sont victimes de raids, des entrepreneurs sont expropriés. Les écoles ukrainophones ou tatares connaissent d’énormes difficultés. L’autodafé que vous avez mentionné est extrêmement symbolique : il signifie que certains groupes de population n’ont pas le droit d’être là.

Le rapport de Human Rights Watch a relevé toutes ces exactions en mettant en lumière aussi un phénomène migratoire assez préoccupant : énormément de personnes ont fui la Crimée et rien que pour les Tatares de Crimée, il y a eu sept ou huit mille personnes qui sont parties que ce soit pour des raisons de persécutions politiques ou de persécutions religieuses.

 

Comment évaluer la responsabilité des Occidentaux dans cette transition ukrainienne ? N’aurait-on pas pu imaginer d’autres options possibles ? Comment juger l’implication de l’UE dans le cadre de ce conflit ?

 

J.-P.D. : Je suis assez préoccupé par l’absence de politiques européennes dans cette région frontalière. On dit qu’il y a une politique de voisinage mais dans les faits elle n’existe pas vraiment, quel que soit d’ailleurs le sens de ce terme de « voisinage » ; de fait, on ne sait pas quelles sont les implications effectives d’un accord de voisinage…

L’UE a passé des accords d’association avec énormément de pays dont les réalités sont extrêmement différentes, et la signification des accords d’association est extrêmement variable selon les lieux et selon les contextes politiques. Autrement dit, sans une définition claire du principe même de « voisinage », il me semble que l’UE ne saura toujours pas ce qu’elle veut réellement. Il n’y a pas de perception claire de ce qu’est l’UE, de ce que sont ses partenaires, des pays avec lesquels elle veut s’associer. Ce n’est pas uniquement le cas de l’Ukraine, mais ce flou contribue à créer des situations non maîtrisables, ce que Vladimir Poutine a parfaitement compris et dont il tire profit.

La description que vous avez faite de l’Ukraine me semble comparable à d’autres contextes européens, à la différence évidente près de la tragédie de la guerre : des sociétés complètement explosées – comme par exemple en Grèce - dans lesquelles des gens n’ont plus de possibilité de survie, les liens familiaux et sociaux se dégradent. Il n’y a certes pas la guerre partout, mais en termes de désintégration des liens sociaux et des perspectives de survie, la crise « périphérique » de l’Europe est beaucoup plus profonde et dépasse largement le seul conflit entre Ukraine et Russie.

Il faut évidemment prendre en compte l’expansionnisme russe et réfléchir à la manière de l’arrêter efficacement, mais refuser une vision simpliste selon laquelle l’UE apporterait la prospérité et la démocratie alors que la Russie apporterait autoritarisme et pénurie. Sur le deuxième point, oui, c’est probable, car l’avenir en Russie est catastrophique, ce dont on devrait se préoccuper. Si Vladimir Poutine fait cela, c’est parce que c’est la seule manière qu’il a de survivre compte tenu de l’avenir social, économique et démographique qui est celui de la Russie. Mais l’UE de son côté devrait éviter de promettre des choses qu’elle sait ne pas pouvoir tenir, de proposer des partenariats en laissant croire aux populations qu’elle va leur apporter la prospérité ce qui est loin d’être évident : si l’on soumettait l’Ukraine aux standards actuels de l’UE, on enregistrerait des conséquences catastrophiques.

On sait par ailleurs que l’UE a été dans le passé un instrument extrêmement positif de réduction des inégalités territoriales (comme en Irlande, au Portugal, etc.), mais que les pays qui ont adhéré à l’UE à partir de 2004 ont déjà bénéficié de beaucoup moins de solidarité que dans la période précédente. Aujourd’hui, à l’intérieur de l’UE, l’appartenance à l’UE est loin d’être la manne permettant de résoudre les problèmes économiques et sociaux considérables des pays d’Europe de l’Est. L’UE peut sans douter aider à rétablir des standards en termes d’état de droit ; elle peut bien sûr jouer un rôle positif sur les droits de l’Homme ; mais elle ne constitue pas en soi une réponse aux problèmes économiques et sociaux dramatiques que l’Ukraine rencontre. Par ailleurs, tant que la Russie est ce qu’elle est, tant qu’on a pas résolu des problèmes démocratiques, qu’est-ce qu’on fait des interdépendances économiques entre la Russie et l’Ukraine ? Tant que l’UE est dans la situation de crise et qu’elle ne change pas ses orientations, quelles perspectives peut-elle offrir à des pays comme Ukraine, qui sont des pays de voisinage et qui souhaitent regarder vers elle ? Si on ne répond pas à ces questions, alors on continuera à entretenir des illusions et des désillusions. Les discours sur les principes ne peuvent tenir lieu de solutions aux problèmes réels.

 

A.D. : Je ne suis pas vraiment d’accord avec vous sur ce type d’approche qui nie à l’Europe les valeurs dont elle est porteuse. Je pense que les valeurs dont elle porteuse et dont elle peut se targuer vis-à-vis d’autres populations valent bien le coup d’essayer même si ses propres structures sont fragilisées. Concernant les Accords d’Association avec l’UE, ils ont toujours été l’objet de documents précis, contraignants et engageant clairement les parties signataires.

En ce qui concerne l’Ukraine, il n’a jamais été question d’élargissement du territoire ukrainien à l’UE. L’accord d’association tel qu’il a été signé par l’Ukraine est un accord politique avec un certain nombre de données extrêmement précises, dont notamment la réforme de la justice ou des médias qui est déjà en train d’être mis en place. Cet accord permet de ne pas faire oublier qu’il y a une convergence d’intérêts.

Mais le plus important est ce à quoi les gens aspirent. Or les Ukrainiens aspirent à des réformes démocratiques ; l’UE possède des structures – avec ses défauts, ses limites, tout ce avec quoi je peux être d’accord avec vous – mais qui lui permettent d’appuyer ses réformes sur des expériences déjà éprouvées moins aléatoires que celles dans lesquelles le pays se débat depuis plus de 20 ans.

Il faut comprendre que nous sommes dans des espaces qui sont sortis de l’Union soviétique et qui sont donc passés brutalement d’une idéologie totalitaire, autocratique à une indépendance et une liberté nouvelle. Comment donner forme à la liberté d’expression ou la liberté de commercer ? On ne peut pas faire d’européocentrisme en ce qui concerne nos propres difficultés avec l’Europe qui, c’est vrai, n’a pas de politique commune, mais qui possède néanmoins un certains nombre d’instruments permettant aux autres de se positionner, de prendre les règles et les expériences dont ils éprouvent le besoin, quitte à les transformer totalement. Pour des pays comme l’Ukraine d’aujourd’hui cette donne européenne est fondamentale.

Une dernière chose, avec laquelle je serais d’accord avec vous, concerne la Russie : l’opinion russe est intoxiquée. Comment peut-on continuer à envisager de régler un conflit entre ces deux pays qui présentent deux approches fondamentalement si différentes ? En Russie, la population est manipulée par la propagande, l’objet d’un quasi-lavage de cerveau ; alors que l’Ukraine essaie, bon an mal an, imparfaitement certes, de faire vivre une pluralité d’opinion. Elle était déjà présente sous le régime de Viktor Ianoukovytch ou celui de Leonid Koutchma, même l’oligarchie ukrainienne y a contribué. Il faut donc aider l’Ukraine tout en réfléchissant aux moyens de désintoxiquer l’opinion russe. Et ce problème-là dépasse largement la personne de Vladimir Poutine. Cette population est moralement, psychologiquement, si intoxiquée que dans l’état actuel des choses, elle ne peut plus gérer un quelconque mouvement en avant, et se réfugie plutôt dans les valeurs antérieures comme la religion, le tsarisme, l’empire – et la guerre victorieuse bien sûr.

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