Moldavie : « Vlad Filat est un peu le symbole de la désillusion qui a suivi les années européennes »

Vlad Filat, Premier ministre moldave de 2009 à 2013, a été condamné, fin juin 2016, à neuf ans de prison pour corruption et abus de pouvoir. Retour sur les enjeux et le contexte de ce procès avec Vincent Henry, doctorant à l'Université Paris-Est, traducteur, enseignant à l'Université Babes-Bolyai de Cluj (Roumanie) et spécialiste de la vie politique moldave.

 

Pourriez-vous revenir sur le procès de Vlad Filat ? Ce verdict sévère est-il une surprise ?

L’ascension et la chute de Vlad Filat est une longue histoire qui illustre l’actualité moldave de ces dix dernières années. M. Filat est un peu le symbole de la désillusion qui a suivi les années européennes (2009-2014) de la Moldavie, la période pendant laquelle le pays apparaissait comme l’élève modèle du partenariat oriental. Leader du Parti Libéral Démocrate de Moldavie (PLDM) M. Filat était le visage occidental de la Moldavie. Lors de son mandat de Premier ministre, il a pris son bâton de pèlerin pour plaider la cause de Chisinau et assurer sa place au sein de l’UE.

Las, M. Filat a rapidement montré un autre visage, celui d’un homme corrompu et mêlé à toutes sortes de trafic et d’affaires peu recommandables. Sur ce terrain, il va très vite être en concurrence avec une autre figure de l’oligarchie moldave, Vlad Plahotniuc, leader de l’ombre d’un autre parti de la coalition européenne, le parti démocrate. C’est ce que la presse appellera la « guerre des Vlads ».

En 2013, Vlad Filat, déjà impliqué dans une affaire de contrebande de cigarettes, est renversé par une motion de censure. Le président de la République décide pourtant de le reconduire. La Cour Constitutionnelle prend alors une décision qui prend tout le monde de court, elle juge Vlad Filat inapte à exercer ses fonctions à cause des soupçons qui pèsent sur lui. Beaucoup d’observateurs voient dans cette décision de la Cour la signature de son rival, Vlad Plahotniuc, ce qui souligne par ailleurs le degré de confiance que l’on accorde à la justice et à son indépendance vis-à-vis du pouvoir ou des groupes d’intérêt.

Filat restera néanmoins président du PLDM et sera réélu député fin novembre 2014. Ces élections législatives reconduisent de justesse la majorité « pro-européenne » au Parlement. Le pays entre dans une crise sans précédent, les scandales éclatent les uns après les autres notamment celui qui porte sur la disparition d’un milliard d’euros des caisses des trois plus grandes banques moldaves (en mars 2015, ndlr).

Les deux partis à la fois concurrents et alliés que sont le PD et le PDLM s’associent pour créer une nouvelle coalition de gouvernement (excluant au passage leur autre partenaire, le parti libéral). La Moldavie est cependant au bord de la crise de régime, les manifestations populaires se multiplient et elle perd ses soutiens internationaux. La pression sur sa classe politique est énorme et il lui faut lâcher du lest : il faut que des têtes tombent pour calmer la colère de la rue et donner des gages aux bailleurs internationaux.

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Une campagne est alors lancée contre le PLDM et son leader. Ilan Shor un oligarque soupçonné d’être un des acteurs de l’affaire du milliard avoue une partie de sa culpabilité et charge lourdement Filat.

En octobre 2015, lors de la rentrée parlementaire, la justice demande au parlement la levée de l’immunité parlementaire de Filat. Celui-ci s’adresse alors aux députés ; son message peut se résumer ainsi, la justice est manipulée et son arrestation reviendrait à céder le pouvoir à un seul homme, un homme dangereux, Vlad Plahotniuc. Son immunité est levée et il sort du parlement les menottes aux poignets pour être amené en prison : il n’en est plus sorti depuis.

L’arrestation de Filat a rapidement provoqué la chute du Premier ministre de l’époque, Valeriu Strelet du PLDM. Depuis, c’est un proche de Plahotniuc qui est au pouvoir, un des nombreux faits qui tendent à prouver que Filat avait probablement raison lors de son dernier discours au parlement. Depuis octobre, il fait tout ce qu’il peut pour apparaître comme une victime du système. Il faut dire que rien ne lui a été épargné. Le populiste pro-russe Renato Usatii a rendu public des enregistrements téléphoniques très compromettants entre lui et Ilan Shor. On a également rendu public un enregistrement de ses ébats extra-conjugaux…

Cette condamnation peut-elle apaiser le climat politique en Moldavie, très tendu depuis le scandale du « milliard disparu » en mars 2015 ?

En fait, le climat est en train de s’apaiser… A la fin de l’année dernière, le pays était au bord du chaos mais depuis les manifestations ont cessé, un nouveau Premier ministre a été nommé, un nouveau gouverneur de la banque nationale également (le précédent est très critiqué voire soupçonné dans l’affaire du milliard). La société civile a obtenu que le président soit élu au suffrage universel. Les financements extérieurs reprennent lentement et l’enquête sur le vol du milliard semble progresser – même si l’on ne sait pas si elle « progresse » à la même vitesse pour toutes les personnes potentiellement concernées…

En fait, la realpolitik a repris tous ses droits. Le pouvoir en place et les groupes d’intérêt qui sont derrière lui ne sont sans doute pas tout à fait recommandables, mais ils semblent pour le moment assurer la stabilité du pays. Ils n’ont d’ailleurs pas d’autre slogan. Cette stabilité se fait au prix de compromis en interne. Il est ainsi envisageable de voir arriver au poste de président de la république, le socialiste Igor Dodon, ouvertement pro-russe en octobre prochain et de le voir « cohabiter » avec le gouvernement actuel qui se dit pro-européen…

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Les partenaires occidentaux font aussi des compromis. En décembre dernier, Vlad Plahotniuc était présenté comme l’homme de Moscou, une sorte de Loukachenko en puissance.

Bucarest notamment était vent debout contre lui. Aujourd’hui, ses hommes sont au pouvoir, et l’UE, Roumanie comprise, ainsi que les Etats-Unis ont repris leur coopération avec la Moldavie. La priorité est aujourd’hui de s’assurer que le pays ne bascule pas côté russe et que le voisinage de l’Union reste stable. L’européanisation en profondeur du pays est passée au second plan… Un analyste politique polonais, Piotr Oleksy, a récemment publié un article remarqué sur cette évolution. De son point de vue, les USA mènent aujourd’hui en Moldavie une politique comparable à celle qu’ils mènent au Moyen-Orient : celle de soutenir n’importe quel régime s’il garantit la stabilité et les intérêts occidentaux. Il parle de « satrapie européenne »…

Comment cette condamnation a-t-elle été accueillie en Moldavie ?

Elle a été bien accueillie même si le déroulement de son procès peut prêter à discussion. La culpabilité de Filat est sans doute réelle. Filat a tenté de se présenter comme une victime du régime, une sorte de Khodorkovski (un opposant à Vladimir Poutine et célèbre homme d’affaires emprisonné entre 2003 et 2013, ndlr) … mais cela n’a pas marché. La population moldave se doute bien qu’un groupe risque de payer pour les autres, mais j’ai lu un commentaire à la suite de sa condamnation qui résume, à mon avis, le sentiment général : « ça en fait un de moins.. »

Après l’affaire du « milliard disparu » l’année dernière, on sait que l’Union européenne avait quelque peu refroidi ses relations avec la Moldavie. Qu’en est-il aujourd’hui ?

L’Union Européenne a effectivement refroidi ses relations avec la Moldavie. Jean-Claude Juncker a récemment fait savoir qu’aucune intégration n’était envisageable avant 25 ans. L’UE a repris officiellement son travail de collaboration technique pour la mise en place de l’accord de partenariat signé en 2014, mais l’espoir d’un changement rapide et profond des mœurs politiques à Chisinau semble avoir disparu. En fait, la question de la sécurité des marges de l’UE est prioritaire. Bucarest et Washington sont à la manœuvre et peu à peu la diplomatie de l’OTAN remplace celle de l’UE comme ailleurs dans la région. C’est là encore un signe d’affaiblissement du projet européen s’il était encore utile d’en chercher un.

Quid du rôle la Russie dans l’évolution actuelle de la Moldavie ?

Je ne suis pas de ceux qui voient partout la main de Moscou. La Russie a haussé le ton fin 2015, début 2016 quand, au pire de la crise, la solution de l’union avec la Roumanie a commencé à être évoquée. Mais cela n’a pas duré .La Russie veille évidemment à ce que la Moldavie ne se rapproche pas trop de l’OTAN. En fait, elle n’a rien d’autre à faire qu’attendre. Elle attend notamment les élections présidentielles d’octobre qui pourraient voir la victoire d’un de ses partisans, Igor Dodon. Cela obligera la Moldavie à rester dans un entre-deux qui garantit les intérêts a minima des uns et des autres, sauf ceux de la population malheureusement.

Où en sont les mobilisations populaires en Moldavie ? Que devient la plateforme « Dignité et Justice » (DA), qui avait mené une partie de la contestation ?

Il n’y a plus de manifestations à Chisinau, les derniers militants ont encore quelques tentes dans le centre-ville, mais le cœur n’y est plus. La plate-forme DA s’est transformée en parti politique, elle proposera sans doute un candidat aux prochaines présidentielles d’octobre.

Propos recueillis par Roman Colas.
Interview publiée le 05/07/2016.

Crédit photo : télévision moldave.