Ukraine : la dernière chronique de Pavel Cheremet

Quelques jours avant son assassinat, le journaliste bélarusse Pavel Cheremet signait son dernier billet pour le site du quotidien Ukraïnska Pravda, dont il était un proche collaborateur. Il y était question de corruption, l’un des sujets chers à ce spécialiste du journalisme d’investigation, et des dérives liées à la montée en puissance inquiétante, quoique difficilement évitable, selon Cheremet, de certains chefs de guerre issus des régiments de volontaires combattant dans le Donbass. Nous traduisons ici son analyse.

Le coup d’Etat militaire raté en Turquie a troublé les politologues ukrainiens, réveillant en quelques jours les peurs et les débats sur la possibilité d’un tel événement en Ukraine.

Certains craignent un putsch imminent et sanglant, tandis que d’autres restent calmes, ne voyant personne capable de lancer une révolte.

Je n’ai pas l’intention de spéculer sur quoi que ce soit, je veux seulement aborder deux événements très révélateurs survenus ces derniers jours.

J’écris ces mots de bon matin, le dimanche 17 juillet, alors que Sergueï Pereloma, représentant du conseil de surveillance de l’Usine portuaire d’Odessa et premier vice-président du conseil d’administration de Naftogaz, vient d’être libéré. Juste après lui, Nikolaï Chtchourikov, premier vice-président de l’Usine portuaire d’Odessa, un autre « gros poisson », a lui aussi été relaxé.

Usine portuaire d’Odessa et Naftogaz

L’Usine portuaire d’Odessa est l’une des plus grandes entreprises de l’industrie chimique en Ukraine, créée en 1974, elle exporte notamment sa production vers les pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI). A l’automne 2015, Mikheil Saakachvili, gouverneur de l’oblast d’Odessa, a accusé Nikolaï Chtchourikov de détournement de fonds.

Naftogaz est une entreprise ukrainienne de transport et de distribution de pétrole et de gaz, appartenant exclusivement à l’Etat ukrainien. Cette entreprise est souvent désignée comme étant l’une des plus grandes sources de corruption dans le pays. 

L’impunité dont ils bénéficient n’est pas la faute des enquêteurs ou des procureurs du bureau de la lutte contre la corruption qui auraient mal fait leur travail. Non, c’est tout simplement l’œuvre de députés-chefs de guerre et d’autres hommes en uniforme militaire qui, vendredi et samedi, ont entravé le travail de la justice et créé une atmosphère insensée autour de ces deux affaires.

Qu’est-ce que ces chefs de guerre et ces hommes en uniforme militaire viennent faire là ? Pereloma et Chtchourikov avaient été arrêtés pour détournement de fonds et non pour des crimes commis sur le front à l’est de l’Ukraine. Si les députés-chefs de guerre et autres hommes en uniforme militaire ne sont pas au-dessus des lois, ils peuvent toutefois paralyser l'application de n'importe quelle loi sur commande.

De plus, ce sont généralement les mêmes personnages qui participent à cela, attisant à la fois la haine de la population envers les militaires et suscitant la colère du président Porochenko et des dirigeants des forces armées à l’égard de l’ensemble des  volontaires.

L’autre événement marquant est l’opération menée vendredi par le service de sécurité ukrainien (SBU) pour arrêter un groupe de criminels ayant braqué une banque dans l’oblast de Zaporijia [au sud-est de l’Ukraine, ndt]. Le SBU a réussi à coincer les assaillants dans la forêt, à bord d’un camion blindé, et a essayé de les neutraliser. Deux d’entre eux ont été tués pendant l’assaut, un Letton (touché par le premier tir du sniper, il n’a même pas eu le temps de riposter sur le fourgon blindé) et un Russe (gravement blessé, il est mort samedi à l’hôpital), deux blessés ont été arrêtés et deux autres suspects ont réussi à s’échapper. L’un d’entre eux était un combattant du Régiment Azov.

Bataillons de volontaires et Régiment Azov

Depuis le début de la guerre dans le Donbass au printemps 2014, différents bataillons de volontaires se sont formés pour lutter contre les séparatistes pro-russes. La plupart du temps, ces unités paramilitaires, placées sous le commandement du ministère de l’Intérieur ukrainien, sont empreintes d’un nationalisme radical. 

Le bataillon Azov fut l’une de ces unités paramilitaires. Depuis fin 2014, elle fait partie de la Garde Nationale ukrainienne sous le nom de Régiment Azov et serait composée de plus de 3 000 volontaires. Elle est dirigée par Andreï Biletski.

Tous ces hommes ont participé aux combats dans le Donbass dès les premiers mois du conflit. Très bien préparés, ils ont mené des raids contre l’arrière-front de l’ennemi durant plusieurs jours. Une fois l’armistice déclaré, ou plutôt durant la guerre de positions, ils se sont retrouvés désœuvrés et se sont alors séparés en petites unités pour tomber dans la criminalité. 

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La mention du Régiment Azov est essentielle dans cette histoire. Le Letton et le Russe tués pendant l’opération avaient un temps combattu avec succès dans les rangs de ce bataillon de volontaires. Un autre des assaillants avait également servi au sein du régiment jusqu’au dernier jour.

Après cet incident, des excités de la haute direction ont ordonné d’envoyer les forces spéciales prendre d’assaut la base du Régiment Azov dans le village d’Ourzouf pour trouver des preuves matérielles contre les braqueurs. A l’aérodrome de Kiev, deux avions ont déjà été immobilisés.

L’ancien chef du régiment, Andreï Biletski, s’est rendu sur place en urgence dans la nuit afin d’éviter toute escalade et d’apaiser les têtes brûlées de son régiment. 

Andreï Biletski 

Dirigeant du Régiment Azov, Andreï Biletski est également député au Parlement ukrainien depuis le 26 octobre 2014. Il est le fondateur de l’Assemblée sociale-nationale, un groupe politique d’extrême-droite et de l’organisation paramilitaire raciste et néonazie Patriotes d’Ukraine. Les membres de ce groupement paramilitaire constituaient la majeure partie des volontaires du bataillon Azov lors de sa création, en mai 2014.

Les personnes un tant soit peu éclairées ont compris qu’attaquer la base du Régiment Azov était une folie. En effet, le Régiment dispose de tous les fondements juridiques nécessaires pour refuser l’entrée de la base aux enquêteurs ainsi qu’au parquet militaire pendant plusieurs jours.

Le ministre de l’Intérieur, Arsen Avakov, n’était pas à Kiev à ce moment-là, il était parti en vacances.

Il faut néanmoins remercier le chef du SBU Vassili Gritsak et le député Andreï Biletski. Le premier pour avoir eu l’intelligence et la retenue d’éviter que la situation ne se transforme en un absurde bain de sang, le deuxième pour avoir eu la présence d'esprit de différencier le frère d'arme du criminel.

Sur le front à l’est du pays, le SBU se sert souvent du Régiment Azov comme d’une troupe d’assaut. C’est peut-être la raison pour laquelle ils ont notamment réussi à trouver un terrain d’entente dans ce scandale.

Les enquêteurs ont tranquillement été introduits sur la base pour pouvoir faire leur travail. La direction du SBU s’est conduite de façon étonnamment correcte, et même mieux que le commandement de la Garde nationale, sans tomber dans l’hystérie ni spéculer sur les bataillons de volontaires. 

Si Biletski avait lancé un appel, une foule de jeunes gens, prêts à tailler en pièces les ennemis de l’Ukraine, les agents du FSB et les oligarques, se serait directement rassemblée au centre de Kiev. Les rumeurs seraient allées bon train sur une trahison, un troisième Maïdan et les forces gouvernementales couvrant les criminels dans le Donbass et oppressant de véritables patriotes. Mais il a agi de façon responsable, comme un véritable chef militaire.

« Nous n’abandonnons pas nos frères, même ceux qui sont morts sur le champs de bataille. Mais si un soldat franchi la ligne rouge qui sépare la guerre et la défense de la patrie de la criminalité, il devra répondre de ses actes devant la justice. Il y a des brebis galeuses partout. Bien sûr, si cette brebis galeuse est un héros qui a versé son sang pour l’Ukraine, nous demanderons de la clémence à son égard. Mais nous ne sommes pas des sauvages, nous ne nous défendons pas à n’importe quel prix, nous défendons notre Patrie », a déclaré Biletski.

« Nous ne sommes pas des sauvages », c’est une phrase clé. J’imagine à quel point Biletski a dû avoir du mal à prendre cette décision, étant donné qu’elle va à l’encontre de la tendance selon laquelle un homme en uniforme militaire, et d’autant plus un soldat se battant dans l’Est de l’Ukraine, a toujours raison et pense pouvoir venir à bout de tous ses adversaires.

Cet exemple montre bien que lorsque des hommes responsables issus de différentes forces de sécurité – en l’occurrence du SBU et du Régiment Azov – trouvent un terrain d’entente, on parvient à éviter de terribles absurdités.

Evidemment, il faut continuer à surveiller de près Andreï Biletski. Il a fait une montée en puissance impressionnante ces deux dernières années et son influence augmente, sans parler de la jeunesse radicale et néonazie qui le soutient dont on entend de plus en plus parler. Mais nous savons encore faire la différence entre un patriote raisonné et un escroc opportuniste.

Il vaut donc mieux se tourner vers des combattants volontaires comme ceux du Régiment Azov de Biletski ou ceux du Régiment Mirotvorets de Teterouk, plutôt que vers ces étranges hommes en uniforme militaire, en ce moment occupés à entraver le travail du parquet pour la lutte contre la corruption au tribunal du quartier de Solomianka de Kiev.

 

Pavel Cheremet (1971 – 2016)
Traduit du russe par Camille Calandre.

Ces propos n’engagent pas la rédaction de Gare de l’Est.

   

Version originale de l’article sur Ukraïnska Pravda (en russe) : http://blogs.pravda.com.ua/authors/sheremet/578b240b93ecf/