Le grand témoin Vaira Vike-Freiberga

(Article - 06/2013)

Vaira Vike-Freiberga a été Présidente de la Lettonie de 1999 à 2007. Née à Riga, Vaira Vike-Freiberga subit dès son enfance les affres que connaît alors son pays et qui contraignent ses parents à l’exil dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Installée d’abord au Maroc avec sa famille, elle gagne en 1954 le Canada. Elle y mène une carrière scientifique de haut niveau, notamment dans le domaine de la psycholinguistique, avant de retourner en Lettonie dans les années 1990. Elle en devient chef de l’Etat en 1999 et bénéficie tout au long de son mandat de très flatteurs taux de popularité. En décembre 2007, elle est nommée vice-présidente du Groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe 2020-2030, et en 2009 est candidate à la présidence du Conseil européen.

Madame Vike-Freiberga livre ici son regard sur la Russie, pays avec lequel la Lettonie voisine parfois difficilement. Elle analyse les obstacles et les lourdeurs du passé qui y entravent la construction d’un véritable Etat de droit.

 

Quelle est selon vous la principale entrave au développement démocratique de la Russie ?

 

Le problème fondamental de la Russie est qu’elle n’a jamais connu la démocratie. Il n’y a pas de tradition ni de compréhension de ce que cela veut dire au juste. Cela s’explique notamment par le fait qu’il y a eu, à partir de la Révolution de 1917, une propagande professionnelle, accompagnée de répressions suffisamment sanguinaires pour inculquer aux Russes l’idée qu’il n’existe qu’une seule idéologie correcte et que l’instrument d’exécution de cette idéologie c’est le parti communiste, la population n’ayant pour sa part qu’à obéir et tout accepter.

La soumission passive a été imposée durant des décennies à coups de matraques, de tortures, d’exécutions et de déportations de masse. Ce ne sont pas seulement les ‘‘ennemis du régime’’ (réels, potentiels ou imaginaires) qui étaient ciblés. Des dizaines de milliers de communistes dévots se sont aussi pris des balles dans la nuque. Même la fidélité idéologique la plus servile n’offrait aucune protection à l’individu. Staline a instauré l’incertitude totale et la Terreur dans le sens le plus littéral du mot. C’était là son crédo et la base de son pouvoir absolu. Personne ne devait se sentir en sécurité, même pas sa famille, même pas ses plus proches et fidèles. Il le rappelait régulièrement. Des décennies de ce genre de contrôle absolu laissent des traces dans la mentalité de la population, même si la rigueur des sévices a diminué après la mort de Staline. Le résultat, c’est qu’en 1991, quand le système s’est finalement écroulé, la population s’est retrouvée, du fait de son inexpérience, sans savoir quoi faire de sa liberté toute neuve.

 

Les traces de cette histoire particulièrement violente sur le système politique russe sont-elles encore largement prégnantes?

Le système actuel est certes beaucoup moins arbitraire et moins dramatiquement répressif pour la majorité de la population. Le peuple a acquis le droit de voyager à l’étranger par exemple, entre autres fruits auparavant défendus. Néanmoins, le système demeure extrêmement dangereux pour ceux qui se mettent en travers du pouvoir politique ou économique, comme on le voit avec les meurtres réguliers de journalistes, d’avocats ou d’activistes défenseurs des droits de l’homme.

Le pouvoir n’attaque plus la population entière, mais se concentre sur ceux qui s’opposent trop activement au contrôle politique du Kremlin, ou ceux qui surestiment leur pouvoir économique, comme Khodorkhovski. Le message demeure clair : il vaut mieux rester à sa place, être conscient des lignes rouges que le pouvoir impose et les respecter scrupuleusement.

Tant que le citoyen reste tranquille et qu’il n’a pas le malheur de croiser la route de quelqu’un d’important avec des revendications quelconques, il peut se sentir en relative sécurité, ce qui est une amélioration par rapport à l’époque précédente. Mais l’activisme trop visible n’est toujours pas encouragé, ce qui brime le développement de la société civile. De plus, à tous les niveaux de la "verticale du pouvoir", les traditions d’arbitraire et d’extorsion semblent être bien résistantes au changement.

Il est frappant de voir la différence entre le degré de démocratisation de la société russe durant les vingt dernières années et celui des pays baltes durant la même période. La Lettonie, l’Estonie et la Lituanie ont connu vingt années d’indépendance entre les deux guerres, qui ont laissé des traces profondes dans la mentalité de leurs populations, surtout un sentiment d’opposition interne au régime soviétique. Dès qu’ils ont recouvré leur indépendance, leur désir le plus vif était de trancher avec le passé des cinquante dernières années, et ceci aussi rapidement que possible. Ces peuples voulaient regagner leur place au sein d’une Europe démocratique et se transformer en conséquence, même si cela devait entraîner un coût social non négligeable. En Russie, par contre, nombre de gens déplorent toujours la chute de l’URSS, à commencer par le président, qui la considère comme la plus grande tragédie du XXe siècle.

Malgré les permanences que vous soulignez dans le système politique russe, l’effondrement du système économique soviétique a bien entraîné des bouleversements sociologiques de premier ordre en Russie.

L’ancien système économique, malgré ses nombreuses faiblesses et la piètre qualité de vie qu’il offrait, créait quand même une certaine stabilité, un équilibre social qui reposait sur  l’illusion d’une justice sociale (même si ce n’était pas une réalité). «Je ne possède pas grand-chose, mais au moins, mon voisin non plus», aimait-on dire pour se consoler, sans trop songer aux privilèges importants de la nomenklatura. La transition économique vers un système de marché libre a été brutale, avec une paupérisation dramatique de ceux qui jusque-là jouissaient d’une relative aisance et de prestige, notamment les artistes, les intellectuels et certains professionnels. La privatisation effrénée des ressources de l’État, largement appuyée par tout un essaim d’‘‘experts internationaux’’ et de dirigeants politiques occidentaux (convaincus que privatisation et démocratie allaient automatiquement de pair) a eu des conséquences fâcheuses, qu’on n’avait pas du tout envisagées.

Résultat : on a tout démantelé et privatisé à une telle vitesse que certaines couches de la nomenklatura au pouvoir à l’époque communiste ont pu mener le jeu et s’accaparer le nouveau pouvoir ainsi qu’une partie importante des biens publics. Il s’agissait simplement d’être au bon endroit au bon moment et d’avoir quelques amis doués pour apprendre en peu de temps les pires pratiques du ‘‘capitalisme sauvage’’, y compris la manipulation des offshores comme un nouveau jeu de poupées russes. Les ressources de l’État russe ont été largement pillées, surtout ses ressources naturelles, qui sont tout simplement énormes. On a ainsi vu la création, en un temps record, d’une caste de nouveaux riches devenus milliardaires du jour au lendemain, parfois grâce à un simple trait de plume sur un papier.

Il n’y avait jamais eu encore dans l’histoire, même lors des pires excès du capitalisme des "robber barons" du XIXe siècle aux États-Unis, une telle concentration et une telle captation de ressources. Par ailleurs, l’affaiblissement des structures de sécurité interne a entraîné une imbrication du pouvoir, de l’argent et des structures pseudo-mafieuses, voire franchement mafieuses, et une grave corruption d’institutions telles la police, la procurature et l’appareil judiciaire. Corruption qu’il demeure difficile de combattre jusqu’à nos jours.

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la situation économique russe ?

Le pays a profité de l’énorme montée des prix du pétrole et du gaz naturel, qui a compensé l’écroulement catastrophique du système économique centralisé qui avait été en place durant des décennies.

Cependant, la corne d’abondance que sont devenues les ressources en énergie fossile a permis à la Russie de survivre sans s’engager suffisamment dans les réformes structurelles dont elle aurait tant besoin. Le pays a indiqué à plusieurs reprises être sur le point d’amorcer des réformes profondes, que ce soit via des projets de modernisation industrielle annoncés par le président Medvedev ou de modernisation de l’armée annoncés par le président Poutine, mais il semble que l’exécution en demeure inégale.

Entre temps, les ressources minières, pétrolifères et en gaz naturel continuent à nourrir l’économie et suffisent à maintenir les indicateurs macro-économiques et le produit national brut. Cette situation n’incite pas vraiment à investir plus d’efforts dans la diversification de l’économie. Elle crée de surcroit une fragilité dangereuse au vu des perturbations possibles dans l’équilibre mondial de l’offre et de la demande dans le secteur énergétique.

Un autre aspect de la situation économique de la Russie est lié au fossé qui s’y est creusé entre les très riches et les très pauvres. Même si un tel fossé existe aussi dans bien des pays démocratiques, en Russie les chiffres – même s’il faut toujours s’en méfier là-bas – sont dramatiques sur ce point. De plus, les rapports qu’en font les gens qui voyagent dans les coins reculés du pays corroborent ce point. Dans les régions éloignées du centre, la situation n’a pas évolué depuis des décennies. Aucune preuve d’investissement dans les écoles, les routes, les hôpitaux. Les services publics sont dans un état de délabrement déplorable, alors que l’État central continue à tirer profit des ressources naturelles de ces régions.

Un des drames de l’économie russe contemporaine, c’est aussi le fait que le citoyen qui monte son petit business et crée des emplois ne peut toujours pas être en sécurité, même s’il paie ses impôts et qu’il respecte la loi. À n’importe quel moment on peut l’arrêter sur la route et lui demander un bakchich pour le laisser passer. L’inspecteur de la sécurité contre les incendies peut lui demander 500 roubles pour mettre un tampon sur un permis ou un certificat. Cela finit par devenir une entrave à la libre entreprise, quand ce genre de coutume devient la règle plutôt que l’exception, et ceci à tous les niveaux d’une bureaucratie encore passablement byzantine dans sa lourdeur et sa complexité.

Il est vrai qu’on retrouve des problèmes analogues dans tous les pays postcommunistes, mais à des degrés moindres. La différence entre les pays qui ont réussi, au prix de grands efforts, à rejoindre l’Union européenne, et ceux qui sont restés en dehors, tient en bonne partie à leur volonté de lutter contre ce fléau social. Sans des efforts conscients, la force d’inertie de la nature humaine peut maintenir très longtemps des habitudes inappropriées.

Les pays qui ont adhéré à l’UE ont été scrutés à la loupe durant tout le processus d’adhésion, sous la menace constante d’une non-adhésion si les réformes et changements nécessaires n’étaient pas effectués. La Russie n’a pas été soumise à cette pression extérieure et procède aux changements à son propre rythme.

Le changement, les réformes, devraient passer par l’émergence d’une véritable opposition politique, mais la situation actuelle n’inspire guère à l’optimisme dans ce domaine…

Le pouvoir en place a tout fait pour qu’une véritable opposition ne puisse pas se développer. Quant à celle qui est descendue dans les rues ces derniers temps, elle comprenait un nombre remarquable de marcheurs arborant des drapeaux rouges. Au lieu d’une évolution vers la démocratie, ils marquent un retour en arrière -- une triste nostalgie pour un système dépassé plus autoritaire encore et qui a déjà conduit à une faillite spectaculaire. Comme partout, il existe bien en Russie un mécontentement envers le système actuel, mais au lieu qu’il se manifeste par une opposition démocratique, qui présenterait des propositions d’alternatives nouvelles et constructives, on cultive la nostalgie d’un passé idéalisé, basée sur une glorification quasi-religieuse de l’URSS en tant que puissance mondiale dont tout le monde avait peur.

Une société post-totalitaire a du mal à inculquer une conscience politique à ses citoyens, désorientés qu’ils sont par un système à partis multiples. En Lettonie, par exemple, en dépit des activités soutenues d’organismes non gouvernementaux nationaux et internationaux, le degré de confiance des citoyens envers les partis politiques demeure très bas, comparé à la confiance qu’ils accordent à la radio, à la télévision ou à l’église. Les gens sont déçus par ce qu’ils perçoivent comme des querelles de clocher entre les partis et par leur défense de leurs propres intérêts partisans, plutôt que leur capacité à songer aux intérêts nationaux dans le sens large du terme.

En Russie, les processus politiques sont largement contrôlés et orchestrés par le pouvoir en place, qui utilise toutes les "ressources administratives" à sa disposition pour maintenir le statu quo. L’État encourage la passivité de l’individu en disant : « Ne te fatigue pas mon gars, l’État prend soin de toi, reste bien sage, l’État s’occupera de tout ». L’État utilise son contrôle des média pour rappeler sans cesse tous les bienfaits qu’il fait pleuvoir sur la population, à l’instar d’un père Noël qui distribuerait des cadeaux aux enfants sages. Le citoyen n’est même pas conscient dans ces conditions que les supposés "cadeaux" qu’il reçoit sont payés par une redistribution des impôts qu’il a lui-même versés.

La démocratie est en fait un système passablement complexe, loin de la perfection dans ses formes actuelles, et qui nécessite une vigilance constante et une assomption de responsabilité collective de la part de tous les citoyens. Elle repose aussi sur une population bien éduquée et engagée, capable de prendre des décisions éclairées sur la base d’informations non biaisées qui seraient à sa disposition. La démocratie exige des efforts certains de la part du citoyen, tandis que les systèmes autoritaires lui offrent le luxe d’éviter cette charge de responsabilité onéreuse…

Et les récentes lois sur les organisations non gouvernementales ne vont pas arranger la donne…

En effet, selon ces lois promulguées par M. Poutine, toutes les organisations non gouvernementales financées de l’extérieur doivent d’abord être enregistrées officiellement, deviennent suspectes d’être des agents de l’étranger et potentiellement sujettes à des peines non négligeables. Les bureaux de l’USAID ont été les premiers à être fermés. En éliminant ou réduisant tout ce secteur, l’évolution de la société civile (avec son potentiel de critique du régime) va être sérieusement freinée.

Au Belarus c’est la même chose. Là encore, l’emprisonnement et la maltraitance de membres de l’opposition ou de dirigeants d’organisations non gouvernementales, l’interdiction qui leur est faite de recevoir des fonds de l’étranger, les peines de prison sévères pour la simple possession d’un ordinateur reçu en donation, ce sont là des instruments simples mais terriblement efficaces pour empêcher une évolution vers la démocratie. Le contrôle absolu des média assure un culte de la personnalité du président et une propagande de louanges du système qui écarte toute possibilité d’évaluation critique.

Ne pensez-vous pas que la rigidité du gouvernement russe se soit encore davantage renforcée à la suite des « révolutions de couleur » qui ont secoué la zone postsoviétique au milieu des années 2000 ?

Effectivement, la crainte des Russes face à ces événements s’est manifestée par des réactions furibondes de la part des grands dirigeants, avec des dénonciations cinglantes de ce type de soulèvement populaire. Le gouvernement russe a d’ailleurs réitéré à maintes reprises sa résolution de ne jamais permettre l’équivalent d’une quelconque révolution de couleur sur son territoire.

Il faut d’ailleurs reconnaître que la population russe partage dans sa grande majorité l’opinion selon laquelle il leur faut ce qu’ils appellent une ‘‘main forte’’ pour les guider. Après l’autoritarisme tsariste, l’anti-individualisme du communisme s’est implanté d’une façon tellement profonde dans l’esprit populaire que les gens ont fini par croire qu’ils sont effectivement incapables de se gouverner eux-mêmes. C’est le syndrome de Stockholm en quelque sorte. Un captif tenu en otage finit par adopter le point de vue de ses geôliers et perd tout sens d’une identité propre. C’est peut-être là le méfait le plus néfaste des systèmes autoritaires : une infantilisation de la population qui les empêche de devenir des adultes bien conscients de leurs possibilités de choix et de leurs responsabilités civiles.

Évoquons le cas de l’Ukraine. Aviez-vous anticipé que les espoirs soulevés par la Révolution orange pourraient déboucher, quelques années plus tard, sur un tel constat d’échec ?

Hélas non, je partageais en toute confiance la vague d’espoir que j’ai vue déferler sur la place du Maidan à Kiev.

Pourtant, les signes évidents des divisions profondes du pays étaient visibles dès l’inauguration du président Iouchtchenko, quand toute la partie gauche de l’hémicycle du Rada est restée démonstrativement assise tandis que le reste de l’Assemblée se levait. Pendant qu’une grande partie du peuple célébrait la victoire durement gagnée, les perdants aux élections ont pris leur perte de très mauvaise grâce.

La démographie de l’Ukraine est très divisée entre l’Est et l’Ouest, ce qui permet à la Russie d’appuyer et d’attiser les revendications des régions plus russophones. Outre la démographie, cette division se retrouve également au niveau des infrastructures, davantage industrielles à l’Est alors que l’Ouest est plus agricole. Il y a donc des causes structurelles aux dissensions internes très graves, auxquelles s’ajoute la responsabilité particulière des dirigeants politiques de la révolution orange, qui n’ont pas su se trouver un langage commun et accepter des compromis pour partager le pouvoir.

Les dissensions entre le président Iouchtchenko et la première ministre, Madame Tymochenko, ont fait que bien des réformes considérées comme nécessaires n’ont finalement pas eu lieu et que l’opposition a fini par gagner aux élections suivantes. Il faut dire que le jeu politique en Ukraine est très dur. M. Iouchtchenko avait été empoisonné et défiguré avant même qu’il ne commence sa première campagne présidentielle. Mme Tymochenko est en prison pour longtemps et sa santé est compromise. Le président actuel ne cache pas ses sympathies pour la Russie et sa tiédeur envers l’UE. Des forces véritablement démocratiques existent bien en Ukraine, mais elles auront du mal à s’imposer.

Au-delà des révolutions de couleur, la Russie peine à normaliser son voisinage avec les ex-Républiques soviétiques. Le lourd passé qui marque ces relations semble compliqué à dépasser.

La Russie a laissé des œufs de coucou dans presque tous les pays de son ancien pré carré, œufs de coucou qui sont autant de sources de conflits et de zizanie possibles. En Moldavie, c’est la Transnistrie, en Géorgie, c’est l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, c’est le territoire disputé du Nagorny Karabakh, en Ukraine, ce sont les revendications sécessionnistes de la population russophone à l’Est…
N’oubliez pas qu’au sein de l’URSS, pour paraphraser George Orwell, tous les peuples étaient censés être égaux, mais certains étaient plus égaux que les autres. En l’occurrence – les Russes. C’était, à toutes fins utiles, la race maîtresse officielle, avec ses privilèges indéniables. La chute de l’URSS en tant que puissance mondiale a été une humiliation et un véritable traumatisme pour eux.

Pour retrouver et se reconstruire une fierté nationale plus saine, Dieu sait s’il ne leur manquait pas d’atouts parfaitement légitimes, à commencer par la richesse de leur culture. Au lieu de cela, ils ont choisi de se sentir lésés et offensés par tous ces peuples autrefois conquis, qui ont quitté l’ancienne Union pour recouvrer leur indépendance et leur souveraineté.

Il ne faut pas non plus sous-estimer l’héritage de la propagande stalinienne liée à la Seconde Guerre mondiale. Staline expliquait l’ampleur des inexcusables pertes humaines qu’il a causées par son action délibérée et cynique envers ses propres soldats, en insistant sur leur rôle en tant que saints martyres, et en glorifiant l’héroïsme exceptionnel et les énormes sacrifices du peuple russe pour anéantir le nazisme. La ‘‘grande guerre patriotique’’ est donc devenue la principale source de fierté nationale, et la participation à la victoire sur le nazisme, l’excuse incontournable pour les pires excès du stalinisme, qui le plaçait automatiquement au-dessus de toute critique possible.

L’héroïsation de la Seconde Guerre mondiale a été retenue comme la fondation même de l’identité de la nation par les régimes des présidents Poutine, Medvedev et Poutine II, car elle offrait un antidote déjà éprouvé à des sentiments d’échec et de perte d’influence. La chose n’est pas unique en son genre, car bien des Français rêvent encore de la "grandeur  de la France'’, ou des Britanniques n’arrivent pas à oublier leur Empire colonial et leur influence en tant que puissance mondiale.

Les complexes d’infériorité causés par une perte de ‘‘grandeur’’ ont hélas des conséquences pour la politique extérieure de la Russie. Figés dans une rhétorique vétuste qui les aide à ‘’sauver la face’’, les Russes n’arrivent pas à accepter que, par exemple, les pays baltes, loin  d’être reconnaissants pour leur demi-siècle d’occupation militaire, considèrent cette période comme l’une des plus tristes de leur histoire. L’attitude russe est généralement plus conciliante envers les États d’Asie centrale ou ceux du Caucase (mais n’oublions pas le cas de la Géorgie), à des degrés variables, en fonction des contingences géostratégiques et des liens économiques qui les unissent à Moscou.

Si vous examinez la relation des pays baltes avec la Russie, c’est comme un oscilloscope qui enregistre les tremblements de terre au Chili. A certains signes de normalisation et de relations plus cordiales suivent toujours des à-coups. Nous venons ainsi d’avoir en Lettonie un nouveau petit scandale lorsque l’Ambassadeur de Russie, lors d’un grand gala organisé à l’occasion de son anniversaire, a critiqué, en présence de nombreux dignitaires locaux, la relation entre nos deux pays, dénonçant les soi-disant mauvaises conditions de vie des Russes habitant en Lettonie, mais surtout s’offensant (en ce début du XXIe siècle!) de la lecture différente que font les Lettons des évènements historiques du XXe siècle. Il est fort probable que dans six mois il y aura un certain dégel, puis cela recommencera.

Il est étonnant de constater à quel point il y a une cyclicité quasi mécanique dans tout cela. Tantôt c’est la Lettonie qui est dans le viseur, tantôt c’est le tour de l’Estonie et puis de la Lituanie. Il y a 21 ans que cela dure et leur conception d’un dialogue possible exige que nous commencions par adopter intégralement la rhétorique russe. Périodiquement, les Russes accusent aussi les grands pays de l’Ouest de reprendre une rhétorique de guerre froide, ce qui est toujours un signe avant-coureur d’un durcissement dans leur politique externe. Si l’on analyse d’une façon systématique leur discours; le vocabulaire choisi et la charge émotive des mots employés (comme on le fait en psycholinguistique), c’est tout le contraire qu’on constate. La rhétorique de la guerre froide, c’est eux qui la ressuscitent. J’ai d’ailleurs été étonnée de constater à quel point M. Poutine a repris cette rhétorique alors que M. Obama et Mme Clinton s’étaient pliés en quatre pour proposer un « reset » de la relation américano-russe.

Au final, il est arrivé aux Américains avec les Russes ce qui nous arrive depuis 21 ans. On fait des efforts, on espère que cela va mieux marcher, et puis finalement on repart à zéro.

Le Belarus est un cas à part. M. Loukachenko est arrivé au pouvoir comme un réformateur anticorruption et ce qui l’y maintient, c’est en large partie le deal qu’il a passé avec la Russie pour recevoir le gaz à un prix remarquablement bas, en plus de sa poigne de fer pour contrôler la population. Ses liens étroits avec la Russie font que les mesures prises contre son régime par l’Europe semblent plutôt asymétriques, vues les similarités frappantes entre les deux régimes. Il est certain que les sanctions imposées par l’UE n’ont vraiment pas eu d’effet visible sur la politique de ce pays. À leur place, je privilégierais plutôt un renforcement des efforts pour atteindre la population, avec des média indépendants du régime et des programmes de bourses d’études dans l’UE, afin d’accueillir davantage d’artistes, d’étudiants, d’intellectuels, qui seront peut-être un jour les nouveaux dirigeants du pays.

Lors de votre présidence de quelle façon se sont déroulés vos voyages en Russie?

C’est une histoire assez compliquée, car chaque occasion était différente. Un seul exemple concret : au tout début de ma présidence, j’avais reçu une invitation à participer en tant qu’intervenant à un congrès des pays nordiques et du cercle polaire dans une ville du Nord-Ouest de la Russie. J’ai reçu une invitation de la part du groupe organisateur (qui était international) ainsi qu’une invitation officielle de la part du gouverneur de cette région. Or, le ministère des Affaires étrangères de Russie a refusé de me délivrer un visa en tant que Présidente de Lettonie et membre de ce groupe. Leur explication était que seul le ministère était autorisé à inviter des participants étrangers et visiblement ils n’étaient pas d’humeur à le faire dans mon cas. Les autres participants invités n’ont eu aucun problème avec leurs visas. Le président islandais, Monsieur Grimsson, qui présidait aussi l’organisation en question, (en vrai défenseur des demoiselles en détresse) n’a rien voulu faire pour intervenir en ma faveur. Au contraire, il m’a priée instamment de ne souffler mot de la chose à personne, pour ne pas créer de scandale ni gêner le bon déroulement d’un évènement qui lui tenait à cœur.

J’ai tout de même effectué plusieurs voyages en Russie durant ma présidence, mais toujours en compagnie d’autres dirigeants de l’UE et jamais dans le cadre de nos relations bilatérales.

Pour conclure, diriez-vous que les scories du soviétisme ne sont pas prêtes de disparaître complètement ?

Au début de notre indépendance, on citait l’Ancien Testament en disant que si Moïse avait passé quarante ans dans le désert avec son peuple, ce n’était pas en raison de la distance, relativement courte, entre l’Égypte et la terre promise, mais dans le but d’attendre que la génération qui avait grandi sous l’esclavage en Égypte ait cédé sa place à une autre qui, ne l’ayant pas connu, serait prête à devenir un peuple autonome en mesure de s’administrer lui-même.

Je me rappelle que beaucoup de gens décriaient cette comparaison, disant que quarante ans, c’était beaucoup trop long et que nous allions sûrement faire mieux que cela. Effectivement, avec toutes les accélérations que nous avons entreprises, cela nous a pris seulement treize ans pour rejoindre l’Union européenne. Mais vingt-et-un ans après l’indépendance retrouvée, il faut avouer qu’il nous reste encore du chemin à parcourir pour effacer toutes les traces psychologiques laissées par les décennies de soviétisme. En ce qui concerne la Russie, je ne sais pas si même les 40 années entières seront suffisantes.

En tant que Présidente de la Lettonie, j’ai toujours insisté pour rappeler aux gens qu’ils sont tous coresponsables de tout ce qui se passe dans le pays. C’est bien trop simpliste de tout rejeter sur les dirigeants, de dénoncer la classe politique, tout en disant : « moi je m’en lave les mains, je ne veux rien savoir ». Parfois même des gens me disaient « nous aurions peut-être besoin d’une main forte, nous aussi » plutôt que d’admettre que c’est eux-mêmes qui devaient plus activement prendre les choses en main. Alors là vraiment, cela me fâchait. C’est démodé, c’est dépassé et c’est infantile. Tous les enfants grandissent un jour. Les nations devraient savoir le faire aussi.

Vaira Vike-Freiberga a été Présidente de la Lettonie de 1999 à 2007