Rencontre avec Ilia Iachine, figure de l’opposition démocratique en Russie

À 31 ans, Ilia Iachine, membre du parti RPR Parnass, a déjà un parcours bien rempli. Proche de l’opposant Boris Nemtsov, assassiné fin février 2015, il a présenté, le 12 mai dernier, le rapport « Poutine. Guerre » qui dénonce, preuves à l’appui, l’intervention russe en Ukraine. Entre deux réunions à Bruxelles, ce vétéran des manifestations de l’hiver 2011-2012, hyperactif sur les réseaux sociaux (il a plus de 150 000 followers sur Twitter), évoque pour Gare de l’Est les défis du mouvement démocratique en Russie.

 

 

Ilia Iachine présente le rapport "Poutine. Guerre", le 12 mai 2015. (Source : vk.ru)

 

Vous réalisez une tournée de présentation du rapport Nemtsov à travers la Russie. Comment les gens réagissent-ils de manière générale à la présentation de ce rapport ?

 

Nous avons déjà présenté le rapport à Moscou, à Saint Pétersbourg, dans la Russie centrale, à Nijni Novgorod, dans l’Oural, à Tcheliabinsk, en Sibérie. Un nombre assez conséquent de personnes se sont rassemblées à chaque fois : entre 100 et 150 personnes. Dans l’ensemble, les réactions sont calmes et plutôt bienveillantes. Beaucoup des personnes qui viennent s’intéressent au rapport et pour une grande partie des du public russe à qui nous présentons ce rapport, ces informations sont totalement nouvelles. Toutefois, il y a bien sûr des provocateurs, des personnes qui viennent pour saboter la conférence. Je n’accorde cependant pas une grande signification à ces gens-là, parce qu’ils sont souvent très peu nombreux, seulement quelques personnes, et représentent en règle générale des groupes politiques en faveur de Poutine. Ce sont simplement des gens payés pour faire ce genre de provocation. Ils ne participent pas à la discussion. Saboter la conférence est leur seul objectif.

 

Ces « agitateurs » restent seulement à l’extérieur du bâtiment ?

 

Ils entrent de temps en temps, défoncent les portes. Mais en général, quand ils essayent d’entrer, nous leur ouvrons la porte et leur donnons la possibilité de s’exprimer au micro. Ils ne le font généralement pas, leur but étant uniquement de faire du bruit, de foutre le bordel et de transformer le tout en farce. Fait intéressant, les réactions des autres participants sont loin d’être neutres. A Tcheliabinsk, dans l’Oural, un jeune homme du parti Russie Unie a commencé à hausser le ton, à m’interrompre et à m’empêcher de parler. C’est un vétéran de la guerre d’Afghanistan qui l’a ensuite arrêté net. Il lui a demandé de se taire parce qu’il ne savait pas de quoi il parlait. Lui, le vétéran, a fait la guerre et sait ce que c’est d’être envoyé par son gouvernement dans un pays étranger pour tuer et être tué. Ce vétéran a dit que les informations contenues dans notre rapport étaient importantes pour la société russe. C’est très bien que de tels gens viennent parce qu’en Russie on a l’habitude de penser que les vétérans font partie des supporters de Poutine. En réalité, c’est loin d’être le cas.

 

Vous travaillez avec des organisations de vétérans ?

 

Malheureusement, les organisations de vétérans sont sous le contrôle de l’administration et des autorités russes. Notre rapport montre que les associations officielles de vétérans participent au recrutement de combattants pour rejoindre les rangs des séparatistes armés en Ukraine. Nous ne travaillons donc pas avec ces organisations, mais avec des vétérans isolés et des juristes qui représentent nos intérêts et constituent d’importantes sources d’informations.

 

Lorsque vous dialoguez avec ces personnes, quelles sont les critiques qui reviennent le plus souvent ?

 

Ce ne sont pas vraiment des critiques, mais plutôt des tentatives pour nous coller des étiquettes ou nous insulter. On nous accuse de travailler pour les Occidentaux, d’être des traîtres à la nation, de former la cinquième colonne, etc. Ce sont des discussions très superficielles et qui relèvent davantage de la calomnie. Notre but est d’essayer de maintenir un dialogue. Quand Poutine dit quelque chose, nous essayons de le contredire, mais pas seulement par les mots : nous présentons également des documents, nous montrons les faits, les photographies, les preuves, tout bonnement. En échange, on nous insulte et on essaye de nous mettre tout le monde à dos. Hélas, ils y parviennent, car Poutine possède une gigantesque machine de propagande contre laquelle nous n’avons pas les moyens de lutter. Si la télévision affirme quotidiennement que vous êtes un agent étranger et un traître, une partie des gens va le croire. Que faire ? Ce sont nos conditions de travail.

 

Comment vous y prenez-vous pour contourner ces accusations et continuer à diffuser votre travail ?

 

C’est très difficile, car ces accusations ne se fondent en général sur rien de tangible. Par exemple, on m’a accusé d’être un agent suédois. Un accord conclu entre moi-même et l’ambassade suédoise a été montré en direct à la télévision. Selon cet accord, j’aurais perçu cinq milles dollars (allez savoir pourquoi ce serait des dollars et pas des euros) pour transmettre des soi-disant informations à l’ambassade suédoise. Le document a commencé être diffusé sur les écrans avec les commentaires suivants : il n’y a pas de signature sur le document, mais les experts ne doutent pas de son authenticité. Par la suite, une expertise du Kremlin n’a pas non plus remis en cause l’authenticité du document. Que voulez-vous faire contre cela ? Avec ce genre de choses diffusées en permanence à la télévision, une partie de la population commence à penser que tout cela n’arrive pas par hasard, et « qu’il n’y a pas de fumée sans feu ». Si on en parle à la télévision, c’est que quelque chose cloche. Une partie des gens commence donc à croire à ces absurdités. Dans ce cas, nous nous plions à notre ligne de conduite, qui est très claire : nous parlons avec justesse et faisons ce à quoi nous croyons. Nous affirmons que notre motivation est patriotique. Ce rapport est destiné à promouvoir les intérêts de notre pays et va à l’encontre de ce que fait Poutine en Ukraine et de ses relations avec l’Europe. C’est le paradoxe actuel, alors que la crise économique et l’isolation politique frappent la Russie. Nous essayons de créer une résistance au sein de la population dans la mesure où nous ne pouvons pas le faire à la télévision. Nous allons dans la rue et tentons de discuter avec les gens.

 

Vous avez également présenté ce rapport en Ukraine. Quels sont vos relations avec les autres partis politiques ukrainiens ?

 

Nous avons très peu de relations. Elles se limitent à l’ALDE (l’Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe, ndlr). Aujourd’hui (lors d’une présentation du rapport organisée au Parlement européen à Bruxelles) étaient présents Mikola Katerintchouk, du parti européen d’Ukraine, et des représentants du parti Samopomoshi, nouvellement créé pour les élections parlementaires. Nous n’avons pas de relations particulières, même si dans la cadre de la rédaction de ce rapport je me suis entretenu avec plusieurs hommes politiques ukrainiens, ainsi qu’avec des fonctionnaires russes, qui, comme vous le comprendrez, se sont exprimés anonymement dans la mesure où cela aurait pu leur coûter leur poste. Je n’ai pas fait cela pour soutenir ou critiquer quelqu’un, mais simplement pour récolter des informations. En effet, quand vous faites cela, vous avez besoin de sources des deux côtés du conflit. Par conséquent, nous n’avons pas de liens particuliers avec les partis ukrainiens, même si nous considérons ce pays comme un pays frère. Nous espérons que ces partis vont continuer à se développer en direction de l’Union européenne.

 

En ce qui concerne la coalition des partis d’opposition en Russie, que pensez-vous de la situation actuelle ? Est-ce que votre ancien parti, Yabloko, doit faire partie de cette coalition ?

 

Une coalition est indispensable pour le mouvement démocratique russe. La mort de Nemtsov nous a montré à quel point cette tragédie avait pu faire disparaître nos désaccords. La seule chance pour le mouvement démocrate de survivre, au sens propre et figuré, c’est de s’unir et de présenter un front commun, que ce soit aux élections ou dans la rue. Ce n’est pas seulement important pour le mouvement démocratique, mais également pour la Russie. En effet, si les démocrates parviennent à être élus à la Douma l’année prochaine, ce sera l’unique chance d’assurer une transmission pacifique du pouvoir, car Poutine a tout fait pour que la transmission du pouvoir, qui aura lieu tôt ou tard, se passe de manière dramatique.  Les factions démocratiques au sein du Parlement pourraient permettre d’éviter cela.

 

Depuis la mort de l’un de ses leaders, Boris Nemtsov, comment se réorganise votre parti, le RPR Parnas ?

Ce sera le sujet de notre prochaine réunion, le 5 juillet. Nous allons décider de la nouvelle structure du parti. Des conférences régionales ont déjà lieu actuellement et nos représentants discutent notamment des réformes possibles au sein du parti. Il est possible que nous élisions plusieurs coprésidents. Notre dirigeant actuel, Mikhail Kasyanov, serait élu au titre de président unique et disposerait de suppléments. La plupart de ces questions seront d’abord discutées au niveau régional avant d’être abordées lors du prochain congrès.

 

Comment voyez-vous à court terme l’évolution de votre parti ? Existe-t-il une dynamique positive à l’intérieur de celui-ci ?

Pour le moment, les choses vont de plus en plus mal. La situation est très difficile. Mais, comme on dit, c’est juste avant l’aube que la nuit est la plus sombre. Nous ne perdons donc pas espoir et comprenons que, si nous baissons les bras, les choses iront encore plus mal. En tant que patriotes, nous continuerons à défendre les intérêts de notre pays et à lutter contre Vladimir Poutine.

 

Propos recueillis et traduits du russe par Romain Colas.

 

ENCADRÉ : Le rapport « Poutine. Guerre » 

Ce rapport constitue le dernier projet sur lequel travaillait Boris Nemstov. Plus qu’un simple hommage posthume, il a pour ambition de rassembler et de diffuser les preuves d’un engagement des forces armées russes dans le conflit ukrainien, ainsi que les raisons politiques d’un tel engagement. Cette synthèse de 70 pages rassemble des témoignages et d’informations attestant de la présence, tout d’abord démentie, de soldats russes en Crimée, puis dans l’est de l’Ukraine. Le rapatriement en Russie des corps de soldats tués, la participation avérée de militaires tchétchènes, ou encore la fourniture d’armes russes aux séparatistes : autant d’éléments qui, dans ce rapport, viennent remettre en cause la version officielle du Kremlin. Le coût humanitaire de cette guerre est également abordé, de même que les conséquences de ce conflit sur l’économie russe. En conclusion, les auteurs du rapport dénoncent « l’hypocrisie », « les mensonges » et « la lâcheté » du pouvoir poutinien. Le rapport est disponible en anglais et en russe sur le site www.4freerussia.org.

 

Interview datant du 16/06/2015 et publiée le 20/06/2015