Interview du journaliste russe Ilya Rozhdestvensky

Gare de l'Est, en coopération avec Euradio Nantes, a interrogé Ilya Rozhdestvensky. Journaliste russe à Meduza et à Echo de Moscou, il se montre très critique à l'égard de l'exercice du pouvoir russe. Alors que nous traduisions l'un de ses derniers articles, il a accepté de revenir rapidement sur des lois qu'il considère dangereuses.

Bonjour, pourriez-vous vous présenter ?

Je suis journaliste, présentateur pour la radio Echo de Moscou. Je collabore aussi à la publication Meduza pour laquelle j’écris des articles.

 

Y a-t-il a la Douma un groupe défini, une fraction de députés à l'origine de toutes ces lois? On pense notamment à Elena Mizulina, qui est très active depuis trois ans.

Il y a évidemment un groupe particulièrement actif dans lesquel on retrouve Elena Mizulina, Irina Yarovaya, Vadim Dengine, etc. Mais ils ne sont pas les seuls à l’origine de ces lois. Visiblement, chacun défend son intérêt particulier ; je suis persuadé qu’ils sont guidés par certains lobbys. Ces personnalités, comme l’a révélé le journal Kommersant, ne sont pas ceux qui rédigent ces projets de loi. Ces lois sont faites à l’initiative de l'administration présidentielle, conseillée par des analystes et des politologues. On a l’habitude d’affirmer qu'un petit groupe parlementaire est seul à l’initiative de ces lois : cela est faux.

 

Pourquoi les députés adoptent-ils ce type de lois maintenant? Il semble que quelque chose a  changé depuis trois ans.

Il est très difficile de répondre à cette question. Pour cela, il faudrait être dans leur tête. Pourquoi proposent-ils et adoptent-ils ces lois ? Ca fait longtemps que la Douma fait des choses incompréhensibles. En 2012, on surnommait la Douma « l'imprimante enragée ». Et il y avait déjà des initiatives, disons, assez totalitaires qui sortaient de la Douma et qui étaient signées par le Président. Aujourd'hui, il me semble, selon ce que je sais et ce qu'écrivent des Kremlinologues célèbres, les politologues, la Douma est devenue très contradictoire. Elle n'est pas tout le temps contrôlée par l'administration présidentielle. Il y a des initiatives qui viennent des députés et qui ne sont pas approuvées par le sommet. C'est par exemple le cas de celles qui proviennent du groupe LDPR (« parti libéral-démorcrate russe », à l’extrême droite de l’échiquier politique russe, ndlr). Par exemple, il y a le texte d'Elena Mizulina sur la restriction de l'avortement : il a été accueilli assez froidement par la ministre de la Santé Veronika Skvortsova et par la Présidente du Conseil de la Fédération Valentina Matvienko, qui ne sont pas les personnes les moins bien placées dans la société russe...

 

Et pourquoi la société accepte ces lois ?

C'est difficile de répondre, car vous me demandez de vous raconter toute l'histoire de la Russie en deux mots !  Pourquoi la société accepte cela ? Parce que l'activité militante n'existe pas. Parce que les gens qui auraient pu sortir dans la rue et organiser des manifestations contre ça ne sont pas très nombreux. Et quand ils sortent, ils se rendent compte que leur action ne mène nulle part.

En plus, il faut comprendre que le pouvoir et Vladimir Poutine bénéficient de cotes de confiance absolument folles. Il a des sondages à 86% à un ou deux points près depuis presque un an! Et absolument  toutes les chaines de télévision fédérale, tous les médias gouvernementaux travaillent pour améliorer cette cote de popularité. Avec l'aide d'un tel appareil de propagande, on peut obtenir l'appui de la population pour n'importe quoi. D'autant plus que depuis un an, un an et demi et le début des événements en Ukraine, la Russie a l'impression d'être une citadelle assiégée. Autour, il y a des ennemis, qui essayent de nous nuire. Nos lois seraient donc faites pour nous protéger d’eux. Par exemple la loi sur les organisations indésirables. Pour moi, c'est une initiative très étrange, qui vient d'ailleurs d’être adoptée. Personne ne sait comment cela va être appliqué. Même les législateurs n'ont pas compris cette loi ; les interprétations divergent. Mais la loi est adressée contre ces ennemis à l'extérieur. Dans une citadelle assiégée, il est très facile de convaincre les gens que tout cela est nécessaire.

 

Quelles perspectives entrevoyez-vous?

On peut toujours aller dans un sens, puis en changer. Dans cet article (De l’esprit des lois soviétiques, ndlr), nous listons quelques décisions et initiatives prises dans la Russie d’aujourd'hui, puis montrons leurs pendants soviétiques. On a sciemment choisi de ne pas conclure ; la conclusion, c’est au lecteur de se la faire. On ne fait pas part de nos perspectives, mais on pose seulement la question suivante : retourne t-on en URSS ou allons nous vers quelque chose d'autre ?

 

Parmi les lois votées ces dernières années à la Douma, lesquelles vous semblent les plus dangereuses?

Dans l'article, on n’a évidemment pas dénombré toutes les lois adoptées par la Douma ces dernières années. Il y a eu une loi particulièrement terrible que les députés ont choisi de nommer « loi Dima Iakovlev » (du nom d’un enfant russe adopté par des Américains et décédé trois mois après, oublié dans une voiture, ndlr). En fait, c'est un ensemble de loi prises en réponse à la loi Magnitski (cette décision américaine qui date de décembre 2012 prévoit des sanctions pour des responsables russes soupçonnés d’être impliqués dans la mort en prison de l’avocat fiscaliste Sergueï Magnitsky, ndlr). Cette loi interdit par exemple aux Américains d'adopter des enfants russes. La loi a été adoptée, si je ne me trompe pas au début de l'année 2013 (fin 2012, ndlr) et on en a vu les conséquences. Des enfants, orphelins, dans les hôpitaux, avaient déjà fait connaissance avec leur nouvelle famille en Amérique ; au dernier moment, on leur a appris qu'ils ne pouvaient plus partir, avoir une nouvelle vie. On sait même que certains de ces enfants se sont suicidés. C'est surement la loi la plus terrible qui a été adoptée.

Il faut comprendre que toutes ces lois sont nocives. La loi sur les ONG met en cause les programmes d'aides aux maisons d'éditions, des programmes d'éducation, des leçons etc...  C'est une attaque contre l'éducation. C'est aussi une attaque contre les personnes qui se battent contre la corruption. Au sujet de la loi sur les associations non-désirables il est difficile de dire ce qu'elle va changer puisqu'il n'y a pas encore de répercussion concrète, mais on peut s'imaginer bien des choses. En ce qui concerne la loi sur les prisonniers que l'on peut faire travailler, ca rappelle vraiment les histoires du Goulag et l'URSS.

Il y a une initiative récente qui propose de permettre à l'administration pénitentiaire d'utiliser la violence contre les prisonniers. C'est aussi effrayant puisque ça veut dire qu'un prisonnier peut être frappé par un gardien, peut-être  jusqu'à la mort. Ces lois sont toutes effrayantes ; il m’est finalement difficile d'en retenir une en particulier.

 

Propos recueillis en juin 2015 et traduits du russe par Léo Frey