Où va l'Union économique eurasiatique ?

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Réunis dans la capitale kazakhe, les dirigeants des cinq pays membres de l’Union économique eurasiatique (UEEA) – Russie, Arménie, Kirghizstan, Kazakhstan et Belarus – ont tenté de répondre aux problèmes de fonctionnement, manifestement nombreux, de cette organisation.

 

Mardi 31 mai, les dirigeants des cinq pays membres de l’Union économique eurasiatique (UEEA) – Russie, Arménie, Kirghizstan, Kazakhstan et Belarus – avaient rendez-vous à Astana (Kazakhstan) pour la réunion du Haut Conseil économique eurasiatique. Au menu : les dysfonctionnements de cette vaste union douanière et commerciale créée en 2014. Et à écouter le président bélarusse, ces problèmes sont profonds. Alexandre Loukachenko déclarait ainsi à l’ouverture de la session de travail : « C’est comme si notre union n’avait pas évolué depuis l’union douanière et l’espace économique eurasiatique [les espaces économiques qui ont précédés l’UEEA, ndlr]. Le nombre d’exceptions et de barrières [commerciales]  reste inchangé. On en compte toujours près de 600 ».

Imaginée sur le modèle de l’Union européenne et dotée d’une commission, l’UEEA est encore très loin des objectifs que ses fondateurs lui avaient assignés. La réunion d’Astana aura toutefois permis d’avancer sur certains points. Le lendemain, le président kazakh a fait un geste en ordonnant la levée de l’embargo sur les pommes de terre kirghizes – en vigueur depuis mai et justifié par des « raisons sanitaires ». Il a aussi étendu la durée maximale de séjour sans visa pour les Kirghiz se rendant au Kazakhstan.

Malgré ces quelques gestes de bonne volonté, l’enthousiasme est resté très mesuré tout au long du sommet: « Nous n’attendons aucune retombée miraculeuse de notre coopération, même si celle-ci va sans doute nous aider à surmonter les difficultés actuelles », a ainsi déclaré le président russe, Vladimir Poutine.

Déceptions économiques, divergences politiques

Si le chef du Kremlin se garde de promesses inconsidérées, c’est que l’Union économique eurasiatique, depuis son lancement, déçoit. Pour l’expert Alexandre Kniazev, interrogé par le journal russe Nezavissimaya Gazeta, cette déception s’explique notamment par l’ampleur de la tâche à accomplir : « L’UEEA vise à garantir à ses membres de participer à la concurrence mondiale de façon unie. Cet objectif exige un travail difficile et complexe qui reste encore, en grande part, à réaliser, entrainant une déception grandissante ».

Une déception qui s’appuie sur le sentiment très partagé que l’UEEA n’a eu que peu d’effets pour la majorité des acteurs économiques concernés. Nezavissimaya Gazeta rapporte ainsi, à titre d’exemple, les difficultés éprouvées par les producteurs kirghiz pour obtenir le droit d’exporter vers l’UEEA. Victimes du manque de moyens et de qualification, ainsi que de l’absence en nombre suffisant de centres de contrôle, ils ne profitent pas pour l’instant de la grande ouverture économique qu’était censée leur apporter l’UEEA.

L’UEEA a par ailleurs été incapable de faire face à la crise économique que traversent ses membres depuis plus de deux ans. Les dévaluations monétaires observées en Russie, au Kazakhstan et au Belarus, si elles témoignent de la proximité économique entre les membres de l’UEEA, soulignent surtout l’absence de mécanismes communs de gestion de crise. Cette dernière, au lieu de resserrer les liens entre les pays membres, semble plutôt avoir eu l’effet inverse : au premier trimestre 2016, les échanges entre les membres de l’Union ont chuté de 16% par rapport à l’année précédente. Seule l’Arménie a vu ses exportations doubler vers les autres membres de l’Union.

A la lenteur de l’intégration économique, s’ajoute des divergences fondamentales dans la conception même de l’UEEA. « Pour les dirigeants kazakhs, la Russie s’est trop laissée emporter par le jeu géopolitique et ne souhaite pas travailler sur le développement économique alors que cet aspect, pour le Kazakhstan, est la préoccupation première depuis le début », constate l’expert Dosym Satpaev. Pour le politologue Arkadii Doubnov, toutes les libertés annoncées dans le traité de l’UEEA – exceptée, en partie, celle de la liberté de mouvement des travailleurs – « ont été prises en otage par Moscou qui prend ses décisions politiques sans l’accord ni même l’avis des autres membres de l’Union ».

Des perspectives en demi teinte

La collaboration dans d’autres domaines prometteurs, comme l’énergie, connaît également des ralentissements. Début janvier, le Kirghizstan a ainsi été contraint d’annuler un accord qui prévoyait la construction par la Russie de plusieurs barrages hydrauliques dans le pays. Moscou n’avait plus les moyens de financer. Depuis, la République kirghize, qui souffre régulièrement de carences énergétiques, recherche péniblement de nouveaux investisseurs. A ce rythme, le projet d’un marché électrique unifié au sein de l’UEEA, prévu pour 2019, semble compromis, de même que la mise en place d’un marché commun pour les ressources en hydrocarbures, annoncé pour 2025.

Face aux difficultés internes, le salut viendra-t-il de l’extérieur ? C’est du moins ce que semble croire les dirigeants de l’UEEA. Le deuxième volet de la réunion du 31 mai portait ainsi sur le renforcement des liens de l’UEEA avec plusieurs acteurs émergents (Inde, Egypte, Cambodge, Iran…). Le projet de nouvelle Route de la Soie, soutenu activement par la Chine – et qui prévoit l’établissement à travers la Russie et l’Asie centrale d’une route commerciale plus efficace vers l’Europe – a été évoqué à plusieurs reprises. Celui d’une zone de libre échange entre l’UEEA et les pays membres de l’Association des nations sud-asiatiques (ASEAN), évoqué à Moscou le 20 mai dernier, fait également son chemin.

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 La création au sein de l’UEEA « d’un espace d’information unifié », est également perçue, selon les mots de Vladimir Poutine, comme prometteur. Le journal centre-asiatique Ferghana News craint pour sa part que ce projet ne conduise à « l’unification des mécanismes de propagande à travers les pays de l’Union et à l’élimination des médias d’opposition indépendants de l’espace médiatique ». Fait notable, peu de temps après l’adhésion du Kirghizstan à l’UEEA, en 2015, Dmitri Kisseliov, souvent présenté comme le propagandiste numéro 1 du Kremlin, s’était rendu dans la capitale kirghize où il avait appelé à « une plus grande coopération informationnelle entre la Russie et le Kirghizstan ».

R.C.

 

Sources :

Eurasianet.org
NessavisimayaGazeta
Ferghananews
Ria Novosti
Radio Azzatyk