Bomj. Entretien avec Anne Mondoloni, directrice du Samu social de Moscou

Fondé en 2003, le Samu social Moskva vient en aide aux personnes sans abri de Moscou. Acteur pluriel et de terrain, il décline son action autour d'un phénomène trop souvent mal compris qui, pourtant, hante nombre de mégapoles.

 

 

Comment la Russie se positionne-t-elle en termes de sans-abris en comparaison aux autres pays ?

Quand on parle de sans-abris et de personnes désocialisées, c'est évidemment extrêmement difficile de faire des statistiques, car ce sont des gens qui échappent aux systèmes et aux décomptes. L’estimation sur laquelle se basent les acteurs de la sphère sociale à Moscou, est de 12 000 sans-abris dans Moscou, à l'intérieur du MKAD (l’autoroute périphérique qui délimite le grand Moscou, ndlr).

A titre de comparaison, l’INSEE dénombrait, en 2011, 33 000 sans-abris pour la France, dont 11 000 en Île de France. Dans les deux cas, sont considérées comme sans-abris les personnes qui passent la nuit soit dans la rue, soit dans un centre d’hébergement d'urgence. C'est une définition assez stricte, qu’il faut bien distinguer d’autres notions, comme la précarité ou la grande pauvreté qui peuvent être proches, mais pas identiques.

D’une manière générale, la désocialisation est un phénomène inhérent à toute mégapole. Toutes les grandes villes du Monde « génèrent » ou rendent possible la désocialisation profonde et prolongée de certains de leurs habitants.

 

Avez-vous ressenti dans votre travail, d'une manière ou d'une autre, les effets de la crise économique que traverse actuellement la Russie ?

En ce qui concerne la crise récente, je dirais que nous ne voyons pas d’impact direct et massif dans les prises en charge que nous assurons à Moscou. En revanche, du point de vue de nos financements, les difficultés des entreprises ont conduit ces dernières à réduire drastiquement leurs budgets de mécénat. C'est, pour nous, une difficulté supplémentaire.

 

Le Samu social de Moscou dispose-t-il d’un soutien public ? Ou dépend-t-il encore principalement de financements privés ?

Nos ressources sont presque en totalité d’origine privée. Notre principal soutien public est lié au partenariat que nous avons avec le Département de la protection sociale de la mairie de Moscou. Nos médecins et nos psychologues sont accueillis dans les structures municipales. C'est un soutien qui n'est pas financier mais qui, pour nous, est essentiel. Il nous permet d'intervenir sur le terrain dans les meilleures conditions possibles. Nous n'avons ainsi pas à nous préoccuper de logistique, de camionnettes, de chauffeurs... et, de plus, nous agissons en tant que partenaire opérationnel au sein d'une plus grosse structure : celle de la ville de Moscou.

 

En tant qu'ONG étrangère, le Samu Social rencontre-t-il des difficultés ?

Le Samu social Moskva est une organisation de droit russe. Nos financements sont très largement locaux et l’action de nos médecins et psychologues est destinée à faire face à des difficultés de terrain très concrètes. Ceci permet de créer des échanges de bonnes pratiques entre professionnels et, par conséquent, nous ne rencontrons pas de difficulté spécifique.

 

Qu'en est-il de la situation des enfants des rues en Russie ? La situation semblait assez dramatique au début des années 2000.

Le Samu social Moskva a été créé en 2003 pour venir en aide aux enfants et aux adolescents qui vivaient alors dans les rues de Moscou. A l’époque, ce phénomène, absolument terrible, était massif, avec des enfants très jeunes vivant en bande dans le métro, les gares et les passages souterrains. On le voit dans le terrible documentaire Les enfants de Leningradski  qui date de 2004.

Ces enfants vivaient, comme tous les enfants des rues de par le monde, en se regroupant en clans avec des règles de vie brutales dans une atmosphère de violence profondément traumatisante. Fort heureusement, la situation aujourd’hui n’a plus rien à voir. Nous savons qu’il existe sans doute des jeunes en errance, qui échappent au système, mais ce sont de jeunes adultes, et ce phénomène n’a plus du tout l’ampleur qu'il avait au début des années 2000.

 

 

Comment se partage le travail entre les ONG, les organisations religieuses, l’État et les organisations municipales ?

L'acteur central est évidemment la mairie de Moscou et, plus précisément, le Département de la protection sociale et du travail. C'est ce département qui a mis en place, en 2009, un système de patrouille sociale qui gère à la fois les équipes mobiles, l'accueil de nuit d’urgence et les sept foyers de stabilisation que compte la ville. Plusieurs organisations, dont le Samu social travaillent en partenariat avec le Département de la protection sociale, qui encourage la présence d’intervenants extérieurs en soutien de leur propre action.

Un intervenant de référence à Moscou est l’organisation orthodoxe Miloserdie qui fait un travail remarquable. Chaque année, cette dernière accueille pendant la journée des personnes vivant dans la rue dans un espace chauffé (une sorte de grande tente) pour que les gens se protègent du froid. Des volontaires proposent également différents services, des vêtements, une aide sociale, etc. Ils sont également à l'origine de nombreuses actions de sensibilisation. C'est, pour nous, un acteur très important et que nous apprécions beaucoup.

Nous participons aussi à un réseau, « Les amis dans la rue », qui permet aux organisations actives sur le terrain et aux acteurs publics de se rencontrer régulièrement pour échanger des informations.

 

De son côté, le gouvernement russe a-t-il développé une stratégie officielle au niveau national concernant la problématique des personnes sans-abris ?

La question du « sans-abrisme » relève, en premier lieu, de la compétence des municipalités. Toutes les grandes villes de Russie ont un département de la protection sociale et disposent d’un centre d'hébergement qui peut accueillir ceux qui ne sont pas en mesure d’aller ailleurs. La particularité d'une grande ville comme Moscou, c'est qu'en plus des structures d'accueil, une équipe mobile, la Patrouille sociale, va au contact des gens dans la rue.

D’une manière générale, il y a une réflexion, y compris au niveau fédéral sur la prévention de la désocialisation et la réponse à y apporter. La difficulté, du point de vue de la puissance publique – en France comme en Russie – c’est qu’il y a un équilibre complexe à trouver entre les préoccupations de solidarité et de secours, d’une part, et les préoccupations liées à l’ordre public, d’autre part.

 

Est-ce que le sans-abrisme est un phénomène qui historiquement a pu être renforcé en Russie par l’introduction de la propiska, document qui conditionnait l’obtention d’un logement (mais également l'accès à un travail) ? Pouvez-vous nous rappeler en quoi cela consiste ?

On peut le traduire en français par « enregistrement administratif » et, effectivement, c’est une donnée très importante pour l'accès au service public en Russie. C’est un système, qu’en tant que Français, nous avons du mal à appréhender, car nous sommes mobiles sur notre territoire et notre accès aux services publics n'est pas lié à l’enregistrement formel dans un logement précis.

Dans le cas des personnes qui sont en contact avec le Samu social Moskva, j'aurais tendance à dire que la perte d’enregistrement est plutôt le symptôme, l’aboutissement d’une série de problèmes qui sont antérieurs et plus complexes. Lorsqu’un conflit familial devient ingérable, que les relations personnelles dysfonctionnent, il peut se cristalliser sur un événement administratif bien précis et une personne peut, par exemple, se faire dés-enregistrer d’un logement malgré elle.

En d’autres termes, j’aurais tendance à dire que la procédure d'enregistrement administratif ne peut pas être, en soi, une cause de désocialisation, en revanche, elle peut éventuellement constituer une difficulté supplémentaire à surmonter pour le retour à la vie normale, car elle conditionne l’accès à toute une série de droits sociaux. Par ailleurs, retrouver un enregistrement suppose souvent de revenir à un lieu de vie antérieur, ce que tout le monde n’a pas envie de faire.

 

Des mesures ont-elles été prises, de la part du Samu social ou d’autres acteurs sociaux, afin de faciliter l'obtention de cette propiska, qui reste un pré-requis à l'obtention de droits sociaux et peut aussi, et surtout, constituer un pré-requis à l'accès au travail ?

Les services sociaux et les travailleurs sociaux de la mairie de Moscou avec lesquels nous travaillons au quotidien sont très attentifs à cette question. En ce qui concerne le Samu social, la question de la propiska n'est pas notre priorité, dans la mesure où d’autres défis tels que l’état physique très dégradé ou le psychisme perturbé par la vie dans la rue, s’imposent davantage comme des urgences.

C’est aussi pour cela que notre équipe est pluridisciplinaire. Ce qui distingue le Samu social d’autres organisations, c’est réellement l’intervention conjointe de trois corps différents de professionnels que sont le médecin ou l’infirmier, le psychologue - psychiatre et enfin le travailleur social. À Moscou, nous nous appuyons pour le travail social sur nos collègues de la mairie. Il faut une approche conjointe, transverse, de ces trois corps de métier pour commencer à démêler les situations complexes de l’errance. C'est un point clé. Envisager d’aider des personnes en grande difficulté, cela suppose de faire intervenir de vrais professionnels, aguerris dans leur domaine.

En résumé, certes la question de la propiska est importante, mais elle est un élément parmi d’autres. Quelque 70% des personnes qui fréquentent les centres d’hébergement à Moscou sont en situation de conflit familial grave. En d’autres termes, il y a une famille, il y a un appartement quelque part, mais les relations sont dysfonctionnelles. Cela dépasse donc la seule question du logement et de la propiska.

L'impact de la période dans la rue est tellement fort et déstructurant, qu’il faut beaucoup de temps et d’accompagnement pour rebâtir une personnalité. Cela peut sonner comme des mots très forts, mais il est nécessaire de mener un travail thérapeutique de longue de haleine. De ce point de vue, fournir un logement ne peut être, à soi-seul, une solution qui résoudrait mécaniquement toutes les difficultés. C’est le risque associé à l’approche dite du « Housing First » qui vient d’Amérique du Nord et qui se développe beaucoup en Europe. Certaines personnes ne seront, d'ailleurs, peut-être jamais en mesure de vivre en totale autonomie, avec un travail « normal » et un logement « normal ». Est-ce que le logement individuel autonome doit forcément être l’objectif ultime et obligatoire, pour chacun d'entre nous?

 

Qu'en est-il de la stigmatisation à l'égard des « bomj» (terme péjoratif pour désigner les personnes sans abris) en Russie ?

L’incompréhension et, parfois, la violence qui s’exercent à l'encontre des grands exclus ne sont pas spécifiques à la Russie. Mais d'une certaine façon, il me semble aussi normal d'avoir des réactions d'incompréhension, de se sentir désemparé ou de ressentir un certain malaise face à un phénomène qui est extrêmement perturbant.

Le plus triste, en Russie comme en France, c’est le discours qui consiste à dire que de toute façon, ce sont des gens que je ne peux pas aider, que c’est un choix, ou encore une forme de paresse. Au regard de la réalité et de l’effort colossal que suppose la survie dans la rue, ces explications ne tiennent pas.

La société russe valorise beaucoup les notions d’effort, de volonté, et l’incompréhension peut venir de l’idée erronée que les personnes désocialisées ne font pas d’efforts, ou pire, qu’elles choisissent ce style de vie. Ceci dit, il me semble que le regard de la société évolue et qu’une attention nouvelle est portée à cette question de la désocialisation, notamment sur les réseaux sociaux.

Il y a eu une série de téléfilms intitulés Bomj qui décrit, à sa façon, la dureté du monde de la rue. A notre modeste échelle, nous avons publié, en novembre 2016, un livre de portraits qui est le fruit des rencontres entre le photographe Olivier Marchesi, notre coordinatrice Masha Sedushkina et des personnes ayant passé une période plus ou moins longue de vie dans la rue. Notre idée, comme le font aussi d'autres organisations, est de mettre un visage et de donner une voix à ces personnes afin d'aider à comprendre. Le livre s’intitule A l’Abri de la Rue et est rédigé en français et en russe.

 

Vous avez mentionné une certaine réticence de la part des personnes sans-abri à accepter l'aide de leurs proches ou famille. Comment, à l’inverse, reçoivent-ils l'aide du Samu social ?

Comme le dit le Docteur Xavier Emmanuelli, fondateur du Samu social, face à la « grande exclusion », il faut de « grands professionnels ». Les situations des personnes en errance urbaine sont en général très complexes, avec des problèmes médicaux, psychologiques et sociaux entremêlés. Il ne s’agit pas de faire preuve de bon cœur en se penchant généreusement sur quelqu'un qui est dans une situation de misère. Ce serait même une faute, car notre principe d’intervention est d'établir un contact « horizontal » sans condescendance, pour apporter une aide professionnelle.

Il faut également respecter la volonté des gens que l’on rencontre. Il n’est pas question d’obliger quelqu'un à suivre et à passer la nuit dans un centre d’hébergement d'urgence s’il ne le souhaite pas. Par ailleurs, refuser une proposition d’hébergement peut être une décision totalement rationnelle pour quelqu’un qui est dans la rue. Est-ce que vous comprenez pourquoi ? La vie dans la rue détruit tous les codes de la vie « normale » : la perception du temps, de l’espace, de son propre corps, etc. Et l’impératif de survie dans la rue conduit à ce que Xavier Emmanuelliappelle un « effondrement sur les archaïsmes », c’est-à-dire à un repli sur les réflexes de survie. À défaut de « chez soi », ou de lieu pour la vie privée, c’est une logique de « territoire » qui se met en place. C’est pour cela que vous pouvez voir dans les rues de Paris ou ailleurs, des hommes qui restent à peu près toujours au même endroit. L’espace qu’ils occupent devient un territoire, qui sera un ultime appui alors même qu’il n’y a plus de différence entre l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public... La zone de trottoir, le porche, l’espace à l’abri du vent dans lequel on a réussi à recréer un espace reconnu comme sien, tous ces lieux acquièrent une importance qui peut tout à fait justifier de refuser l’hébergement d'urgence.

 

Comment les centres d'adaptation pour personnes sans abri, tels que le centre moscovite de Lioublino, sont-ils organisés ?

Le fait de passer de l’hébergement de nuit à la stabilisation est une étape difficile à franchir pour des personnes très désocialisées. La vie dans un centre de stabilisation est celle d’un foyer avec des chambres partagées, mais agréables, des repas, et une durée de séjour qui n’est pas déterminée. C’est un lieu d'asile, de repos. Idéalement, c'est une étape qui doit permettre d’aller vers quelque chose d’autre. Dans les foyers, les personnes accueillies ont la possibilité de se reposer physiquement et psychiquement, sans se sentir sous pression. En revanche, les règles sont très strictes. Celle qui porte sur l’interdiction de l’alcool à l’intérieur du centre, par exemple, peut faire que ceux qui ne la respectent pas, sont priés de partir et doivent retourner, à l'étape précédente, celle de l’accueil de nuit.

À Moscou, nos deux psychologues interviennent principalement auprès des femmes en organisant des ateliers créatifs et thérapeutiques. Nous travaillons avec des supports divers – papier, peinture, bois, pâte – pour fabriquer des objets très simples. Il s’agit de redonner un peu de motricité à des mains qui ont été très abîmées par les années passées dans la rue, et aussi, bien sûr, de reconstruire une image de soi et de retrouver une sociabilité normale, sans violence.

 

Quelle est la principale difficulté que vous rencontrez dans votre travail ?

Il y deux difficultés qui me viennent à l'esprit. Tout d'abord, une difficulté pratique, liée à l'organisation. Nous aimerions trouver davantage de médecins prêts à intervenir dans cet univers difficile, ce qui n’est pas simple, surtout parmi les jeunes.

Ensuite, et ceci est davantage une frustration : c'est que lorsque les gens désocialisés se trouvent en contact avec la patrouille sociale, ils sont déjà dans un état physique très dégradé, ce qui fait que l’intervention arrive généralement très tard. Il y a cette frustration de ne pas pouvoir intervenir assez tôt...

Je pense qu'il y a une grande difficulté, sans doute commune à tous les services d’aide sociale d’urgence, à rattraper quelqu’un à temps, avant qu’il ne soit pris dans le processus de désocialisation. Et il y a une autre difficulté, celle de ne pas pouvoir mettre à l'abri tous ceux qui auraient besoin de l'être. Je pense qu'il manque des lieux d'asile intermédiaires entre l’accueil de nuit pur et les foyers de stabilisation. Et il manque aussi, peut-être, des lieux d’accueil de jour en ville…

 

 

Propos recueillis par Thomas Kox

Crédit photo Alexandre Anufriev