« Les risques économiques et sécuritaires croissants accentuent la paranoïa des gouvernements »

Johann Bihr, chef du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de Reporters sans frontières (RSF), revient sur la situation inquiétante dans les pays de l’ex-URSS et nous explique le rôle qu'y joue RSF.

En Europe de l’Est et en Asie centrale, la situation semble être assez mauvaise, la plupart des pays de la zone étant situés autour de la 150e place du classement RSF (sur 180 pays). Comment peut-on expliquer cette situation inquiétante ? Y-a-t-il malgré ce sombre tableau d’ensemble des signes encourageants ?

En effet, la situation dans les pays de la CEI est extrêmement mauvaise et ne cesse de se dégrader d’année en année. Près des 2/3 des pays de la zone pointent autour ou derrière la 150e place du classement. C’est une situation qui s’est installée depuis déjà assez longtemps. Les risques économiques et sécuritaires croissants dans la zone ne font qu’accentuer la paranoïa des gouvernements qui ne connaissent pour seule réponse que le tour de vis.

Quand je parle de risques croissants, je pense notamment à l’impact de la crise économique en Russie qui frappe de plein fouet toute la région. Il faut également prendre en compte la crise de succession dans un certain nombre de pays, notamment en Asie centrale, où les leaders vieillissants sont au pouvoir depuis l’indépendance. Le temps pour eux de passer le relai se rapproche donc forcément, mais il n’y a bien souvent aucun plan de succession prévu, ce qui aiguise les luttes pour le pouvoir. Il ne faut pas non plus oublier l’onde de choc de la révolution ukrainienne qui a crispé les régimes autoritaires de la région. Pour ce qui est de l’Asie centrale en particulier, il y a toujours le facteur de déstabilisation de l’Afghanistan et l’appel croissant de l’organisation Etat islamique.

Il y a donc un certain nombre de défis et de peurs légitimes, mais la seule réponse est une réponse autoritaire et sécuritaire et un renforcement du contrôle des médias. C’est particulièrement vrai en Asie centrale. Ce sont pourtant des Etats qui ont l’habitude depuis des années et même des décennies de brandir des menaces fantasmées pour mieux justifier leur pouvoir. Mais en fait, même dans ces Etats, les autorités réussissent l’exploit de faire toujours pire et de continuer à renforcer leur contrôle sur l’information. Cette répression intervient notamment à travers le renforcement du contrôle sur Internet, qui demeurait jusque-là un espace de liberté. Il est aujourd’hui repris en main à travers toute la zone, avec des mécanismes de surveillance très élaborés et le blocage devenu systématique de sites d’information très critiques sans décision de justice.

La Russie a pris 4 places, se positionnant à la 148e place. Peut-on donner un quelconque sens à cette petite évolution ou parler de stagnation ?

Cette petite montée en places est vraiment illusoire, elle est essentiellement due à la dégradation de la liberté de la presse dans le monde entier. Le fait que de nombreux pays chutent fait que, mécaniquement, la Russie, où la situation stagne plus ou moins, remonte. Ce qui a beaucoup plus de sens, c’est le score de la Russie – qui indique la performance absolue d’un pays sans comparaison, sans élément relatif. Pour le coup, le score de la Russie se dégrade encore cette année et c’est une tendance qui se vérifie d’année en année depuis un moment.

De manière générale, le grand tournant c’est 2011-2012, c’est-à-dire les grands mouvements de mobilisation contre les fraudes électorales. D’un côté, ce mouvement a quelque part représenté une prise de confiance – un certain nombre d’audits ont sauté et des discours ont été tenus plus librement – mais il a aussi été le point de départ d’une reprise en main très sévère : les lois liberticides se sont empilées pour restreindre de plus en plus l’espace du débat. Dans le même temps, il y a eu une reprise en main des principaux médias indépendants dès lors qu’ils arrivaient à une certaine masse critique. C’était notamment le cas du site internet Lenta.ru il y a deux ans, lors de la crise ukrainienne, et plus récemment du site RBK (mi-mai 2016, la direction de RBK, média réputé pour la qualité de son journalisme d'investigation, a été amputée de trois rédacteurs en chef, ndlr).

De manière plus marquante, il y a eu une reprise en main d’Internet, un outil encore extrêmement libre jusque-là en Russie. C’était en effet un espace de débat qui avait notamment marqué les campagnes électorales de 2011 et 2012. Aujourd’hui, du fait des lois et du fait de la pratique du FSB et de la justice, les débats en ligne sont beaucoup plus limités et un grand nombre d’utilisateurs des réseaux sociaux se font emprisonner pour des propos en ligne, et parfois même pour ne serait-ce qu’un like ou un partage de contenu ou d’image. C’est une situation de plus en plus difficile avec l’instauration d’un climat de chasse aux sorcières et d’un discours sur la cinquième colonne, sur les agents de l’étranger et autres.

Lire aussi du Gare de l’Est : Russie : le ministère de la Justice intensifie la lutte contre les « agents de l'étranger »

Il faut toutefois noter qu’un certain nombre de médias indépendants très intéressants subsistent en Russie. Il y a en effet un journalisme russe de  grande qualité, toléré, dès lors qu’il n’atteint pas une certaine masse critique – c’est l’exemple de RBK.

Pensez-vous que les mesures antiterroristes du « paquet Iarova », adoptées fin juin, vont influer sur l’état de la liberté de la presse en Russie ?

La loi Iarovaïa, c’est la cerise sur le gâteau. C’est la dernière d’une très longue série de lois liberticides, notamment en ce qui concerne le contrôle des communications. Cette loi ne va pas complètement renverser la situation de la liberté de la presse en Russie, mais elle ne fait qu’accentuer le contrôle des communications par les autorités. Les fournisseurs d’accès et tous les intermédiaires techniques vont désormais être obligés de conserver les données de connexion de tous les internautes pendant pas mal de temps. Il y a également une menace qui pèse sur les fournisseurs de communication chiffrée, désormais tenus de fournir au FSB sur demande les clés qui permettent de décrypter n’importe quel message. C’est le stade ultime du contrôle des communications. Mais elle ne fait qu’ajouter à l’avalanche de lois liberticides qui se sont empilées depuis 2011-2012. Ainsi, la loi Iarovaïa change beaucoup de choses sur le plan général des droits de l’homme, mais en ce qui concerne précisément notre mandat et la liberté de la presse, ça n’est qu’un changement de degré et pas un changement de nature par rapport à ce qui existait déjà.

Lire aussi sur Gare de l’Est : Russie : de nouvelles lois liberticides pour « lutter contre le terrorisme » et Russie : les nouvelles lois « antiterroristes » font trembler les opérateurs

Peut-on dire que, d’une certaine façon, la Russie donne le la dans la région sur le rapport du pouvoir avec la presse ?

La plupart des pays de la région n’ont pas attendu la Russie pour réprimer les médias. Bien au contraire, la situation est bien pire qu’en Russie dans la plupart des pays de la région, je pense notamment à l’Asie centrale, au Belarus, à l’Azerbaïdjan. Mais la dérive russe a pour effet de légitimer ces pratiques dans tous les pays de la région qui continuent à voir en Moscou un modèle. On voit que la plupart des lois liberticides russes sont rapidement copiées-collées dans les textes des pays voisins, c’est notamment le cas en Azerbaïdjan et en Ouzbékistan où la loi sur les blogueurs a été copiée. Même au Kirghizstan, qui reste pourtant un pays relativement ouvert, des projets de loi discutés au Parlement et adoptés en première lecture qui s’inspirent très directement de dispositions liberticides russes adoptées récemment, notamment concernant les agents de l’étranger, la propagande homosexuelle et autres. On voit bien là l’effet que le modèle de la Russie préserve.

Malgré la libération d'opposants et une certaine "libéralisation" à l’œuvre actuellement, pourquoi le Bélarus a-t-il perdu 7 places dans le classement RSF 2016 ? Comment expliquer que le classement de Freedom House soit beaucoup plus dur à l'égard du Bélarus (194e place sur 199 pays) ?

La place du Bélarus (157e) reste inchangée depuis plusieurs années (ce qui s'explique au vu de la dégradation générale de la liberté de la presse dans le monde), mais son score (performance absolue, hors de toute comparaison) s'est encore dégradé dans la dernière édition, ce qui témoigne d'une détérioration de la liberté de la presse dans le pays. La libération des derniers prisonniers politiques n'était qu'un geste de façade, qui a permis au régime d'Alexandre Loukachenko de desserrer l'étreinte russe et de tenter de se réinsérer au sein de la communauté internationale pour mieux obtenir les prébendes dont il a besoin. Mais en réalité, les autorités n'ont en rien desserré leur emprise sur la société ou libéralisé leur pouvoir. En ce qui concerne la liberté de la presse, 2015 a notamment été marquée par le renforcement du contrôle des autorités sur Internet, et par des pressions exponentielles contre les collaborateurs des médias indépendants basés à l'étranger.

Je ne suis pas en mesure de commenter le classement de Freedom House dans la mesure où nos organisations utilisent des méthodologies assez différentes, mais ce que vous m'apprenez m'étonne: il subsiste un petit nombre de médias indépendants basés au Bélarus, ce qui n'est pas le cas de l'Ouzbékistan ou du Turkménistan, par exemple, et la répression est sans commune mesure dans des pays comme l'Azerbaïdjan, pour ne rester que sur la zone dont je m'occupe.

Le Tadjikistan a perdu 34 places dans le classement mondial. Comment analysez-vous cette chute impressionnante ?

C’est la chute la plus importante de cette édition du classement mondial. Elle s’explique par la dérive autoritaire du président Emomalii Rahmon, officiellement au pouvoir depuis la fin de la guerre civile [1992-1997, ndlr] et dans les faits depuis l’indépendance [le 9 septembre 1991, ndlr]. Cela fait des années que le président Rahmon concentre entre ses mains un pouvoir de plus en plus absolu. Il a notamment mis fin au consensus qui avait été mis en place à la fin de la guerre civile au Tadjikistan, où toutes les factions politiques s’étaient partagées le pouvoir. Toutes les factions rivales ont progressivement été écartées, laissant aujourd’hui place à un pouvoir vraiment très personnel et clanique, là aussi avec l’exploitation d’inquiétudes sécuritaires et relatives à la succession du pouvoir. Plusieurs tournants dans ces dérives autoritaires ont eu lieu l’an dernier, notamment l’interdiction du principal parti d’opposition et une vague d’arrestations suite à un attentat terroriste qui continue de poser bien des questions.

Lire sur Gare de l’Est : Tadjikistan : la crainte de l’organisation Etat islamique fait les affaires du pouvoir et Procès de 13 opposants tadjiks

Pour les médias et l’information de manière générale, les conséquences ont été immédiates, avec des pressions croissantes sur les médias indépendants, notamment la convocation des journalistes auprès des services de sécurité, des avertissements de la part des services de sécurité et d’autres formes de pression contre les journalistes indépendants (chantage à la sextape, par exemple). Dans le même temps, le cadre légal s’est lui aussi durci. Par exemple, l’agence d’information Khovar, l’agence de presse officielle du Tadjikistan, détient désormais le monopole de l’information publique, concernant l’actualité de l’Etat, qui est exclusivement dévolue à cette agence officielle, avec l’interdiction pour les autres médias de citer d’autres sources. Il y a également une reprise en main très forte des réseaux sociaux, avec un certain nombre de blogueurs arrêtés, y compris ceux en exil, ramenés au Tadjikistan pour y être arrêtés. Par conséquent, de nombreux journalistes prennent le chemin de l’exil. Une véritable crise des droits de l’homme a lieu au Tadjikistan, qui se traduit également dans le domaine de l’information et qui explique tout à fait cette chute au classement mondial.

Le Turkménistan est largement montré du doigt dans ce classement, occupant la 178e place. Que s’est-il passé pour que le pays descende aussi bas dans le classement, flirtant avec la Corée du Nord et l’Erythrée ?

Le Turkménistan est à cette place depuis des années et la situation continue de se dégrader. Cette place là est un trou noir de l’information, c’est-à-dire qu’il est extrêmement difficile d’avoir des nouvelles sur ce qui s’y passe. Seule une poignée de journalistes indépendants continue de travailler dans la clandestinité avec des médias en exil au prix de risques énormes, risques qui ont été assez bien illustrés il y a un an par la disparition d’un journaliste freelance, Saparmamed Nepeskuliev. On a fini par le retrouver un mois plus tard en prison. Il a été condamné à une peine d’emprisonnement ferme à huis clos, sans avocat, dans une véritable caricature de procès. Il purge aujourd’hui sa peine, soi-disant pour détention de drogues, une accusation montée de toute pièce. De manière générale, les accusations ont encore augmenté très fortement contre le tout petit peu d’information qui subsistait au Turkménistan, avec notamment des pressions accrues contre les correspondants du service turkmène de Radio Free Europe.

Les autorités sont également en train de mener une campagne d’éradication des antennes paraboliques au prétexte de l’embellissement des villes, mais on comprend clairement le but en termes de contrôle de l’information. Ainsi, même dans un pays qui paraît stagner au classement et qui est déjà si mal placé depuis des années, la situation réussit à se dégrader encore plus et c’est malheureusement très évocateur de la situation dans la région.

En revanche, l’Ukraine sort cette année du lot, se plaçant à la 107e place. Comment analysez-vous cette belle remontée de 22 places ?

L’Ukraine fait effectivement une belle remontée, mais elle pointe aujourd’hui à la 107e place et, restons modestes, c’est encore très loin de l’idéal. Cette remontée de 22 places s’explique essentiellement par la baisse du niveau de violence dans le pays consécutive à la pseudo stabilisation du conflit dans l’Est. L’édition 2015 du classement avait vraiment très fortement été marquée par la répression de Maïdan, répression à laquelle les journalistes avaient payé un très lourd tribut, avec plus de cent journalistes volontairement blessés par la police au cours du soulèvement. A cela s’était ajouté le conflit dans l’Est de l’Ukraine, puis les événements en Crimée, auxquels les journalistes avaient aussi payé un très lourd tribut, avec pas moins de 6 journalistes tués dans l’exercice de leurs fonctions au cours de l’année 2015 en Ukraine, en général en couvrant le conflit.

Lire aussi sur Gare de l’Est : Ukraine : la dernière chronique de Pavel Cheremet

La barre était donc forcément assez haute en termes de violence et la baisse de ces violences dans le pays explique en grande partie cette remontée. L’effet de certaines réformes assez attendues doit aussi être pris en compte. Ces réformes améliorent le cadre légal, même si elles tardent à produire leurs effets, qui ne se font pour le moment que sur le papier.

L’Ukraine a-t-elle encore des problèmes de taille à régler pour protéger la liberté de la presse ?

Il reste très clairement des problèmes de taille à régler pour que la liberté de la presse soit protégée en Ukraine, à commencer par la question de la concentration et de l’indépendance des médias. C’est notamment vrai pour le secteur audiovisuel : les principales chaînes de télévision privées restent aux mains des oligarques qui se partagent le pouvoir. Ces oligarques définissent très directement la ligne éditoriale de leur chaîne de télévision et utilisent leurs médias pour promouvoir leurs intérêts personnels, ni plus ni moins. Il y a donc un gros problème d’indépendance des rédactions vis-à-vis de leurs propriétaires, c’est un défi de taille qui reste à régler.

Un autre défi, peut-être moins structurel, mais qui n’en est pas moins aigu, c’est la guerre de l’information avec la Russie, avec évidemment le défi que pose le déferlement de propagande russe. Cela entraîne aussi beaucoup de questions sur la manière dont les autorités ukrainiennes répondent à ce défi, avec notamment la coupure des chaînes russes, l’interdiction d’entrer sur le territoire pour la plupart des journalistes russes, ainsi qu’une politique de contre-propagande définie par le ministère de l’Information. La création de ce ministère a d’ailleurs fait hurler, y compris chez RSF, dans la mesure où ce n’est pas à un organe exécutif de définir la politique d’information du pays. Aujourd’hui, les craintes se sont un peu apaisées vis-à-vis de ce ministère dans la mesure où il ne joue pas un rôle prépondérant. Néanmoins toute cette problématique de la propagande et de la contre-propagande reste très aigüe et dangereuse en Ukraine, notamment avec la tentation pour les journalistes de verser dans le journalisme patriotique, ce qui est bien connu dans tous les contextes de guerre. Une tentation à laquelle, pour l’instant, résistent les journalistes ukrainiens, avec des médias assez indépendants qui n’hésitent pas à critiquer la politique des autorités.

Il y a également la question de l’impunité. On observe assez fréquemment des agressions de journalistes qui restent impunies la plupart du temps. Par exemple, la police ukrainienne dispose toujours d’une impunité totale pour tous les journalistes blessés pendant la révolution de Maïdan. Il y a donc encore pas mal de travail, l’Ukraine se trouve vraiment à la croisée des chemins, même si la situation est sans commune mesure avec ce qu’elle était il y a un an ou à la fin de l’époque Ianoukovitch.

Quatre petits pays de la zone CEI, la Géorgie, l’Arménie, la Moldavie et le Kirghizstan, se positionnent avant la centième place. Est-ce une lueur d’espoir pour la région ?

Une lueur d’espoir, c’est beaucoup dire. La place de ces pays n’est quand même pas brillante non plus. Le fait qu’on en soit à applaudir un pays qui se trouve autour de la 80e place en dit long sur le contexte régional. Mais en effet, la situation dans ces quatre pays est meilleure que dans le reste de la région – au-delà de la diversité des situations, qui n’ont pas grand chose à voir les unes avec les autres, même si on y retrouve des points communs. Ce sont effectivement des pays où l’Etat intervient quand même beaucoup moins dans le paysage informationnel que dans la plupart des autres pays de la zone. Les problèmes de ces pays concernent principalement l’indépendance des médias : rédactions étroitement liées à leurs propriétaire et actionnaires, qui agissent souvent comme francs-tireurs pour défendre leurs propres intérêts. Ils sont aussi marqués par un défi important en termes de polarisation, de politisation des paysages médiatiques, puisque ce sont pour beaucoup des pays très polarisés politiquement, ce qui se ressent beaucoup dans le paysage médiatique. Ce sont donc autant de défis qui restent importants, mais qui, évidemment, le sont tout de même moins que dans des pays où il s’agit de faire exister le pluralisme et la possibilité de l’information. Ce n’est donc pas vraiment une lueur d’espoir pour la région, mais on peut en effet dire que ces pays sauvent l’honneur.

Quel rôle jouez-vous en ex-URSS ? Quel genre d’actions y menez-vous ?

Concrètement, notre influence est évidemment proportionnellement contraire au placement dans le classement mondial…Il nous est forcément de plus en plus difficile de travailler dans la région. RSF est par principe tout à fait ouverte au dialogue avec les autorités et le recherche même. Malheureusement, la plupart des Etats de la zone ne sont pas ouverts à ce dialogue. Néanmoins, cela ne veut pas dire que nous sommes privés de moyens d’action, simplement, les actions les plus efficaces que nous sommes en mesure de mener sont justement les plus concrètes : cela va du soutien au journaliste en difficulté au média en difficulté. Nous soutenons notamment certains médias indépendants, que je ne vais pas nommer ici pour des raisons de confidentialité.

En cas de crise, nous sommes fréquemment à même de pouvoir intervenir assez rapidement pour apporter un soutien concret aux journalistes. Par exemple, en Ukraine, en 2014, lors de la répression de Maïdan, en janvier-février, nous avons fourni un certain nombre de casques et de lunettes de protection aux journalistes qui couvraient les affrontements, notamment à Kiev, grâce à notre partenaire local. Quand le conflit a dégénéré à l’Est, nous avons contribué à mettre en place chez ce partenaire local, Institute of Mass Information (IMI), un stock de gilets pare-balles et casques lourds à disposition des reporters, notamment freelance, qui allaient couvrir les affrontements dans l’Est sans être protégés ou équipés par leur rédaction. Nous avons notamment mené un certain nombre de formations à la sécurité physique pour les journalistes qui allaient couvrir les combats. Il faut bien comprendre que l’Ukraine n’est pas du tout un pays où les journalistes s’attendaient à devoir couvrir un conflit armé, c’est donc une situation à laquelle la profession n’était pas préparée. Nous avons donc aidé à répondre en partie à ces besoins avec l’aide de notre partenaire local.

Le classement mondial de 2016 se caractérise par une détérioration générale et préoccupante de la liberté de la presse dans le monde, qui s’observe aussi dans les pays de l’ex-URSS. A quoi est-elle due selon vous ? La situation des pays de l’ex-URSS s’inscrit-elle dans cette dégradation générale de la situation ?

La détérioration dans la région a vraiment des traits très spécifiques, dont on a parlé au début. Il y a néanmoins un certain nombre de grandes tendances mondiales qui se vérifient dans la région. L’une d’elle est cette espèce de peur croissante vis-à-vis des journalistes de la part des autorités dans un climat de menace sécuritaire. Il y a évidemment toute cette problématique du terrorisme et de la lutte contre le terrorisme, une menace mondiale nourrissant des dérives sur le plan mondial, avec notamment la tentation pour presque tous les Etats de la planète de renforcer leur contrôle sur les communications et sur l’information au nom de la lutte contre le terrorisme. C’est quelque chose dont on voit les effets aussi bien dans le monde occidental que dans d’autres régions. Il y a donc un certain nombre de défis similaires et surtout une sorte de cercle vicieux que l’on observe entre des acteurs non-étatiques, qui eux-mêmes sèment la terreur, y compris parmi les journalistes (comme l’Etat islamique évidemment). Ce défi là nourrit lui-même une dérive répressive des autorités et une volonté de contrôle de l’information. Ce sont des grands débats qui se posent aussi dans les instances de l’ONU, où certains Etats poussent pour l’adoption d’un code de bonne conduite sur Internet, par exemple, notamment pour respecter des valeurs traditionnelles. D’autres Etats légitiment ainsi la surveillance généralisée des citoyens et donc l’anéantissement du secret des sources, une pierre angulaire du journalisme.

Propos recueillis par Camille Calandre.

 

Classement mondial de la liberté de la presse 2016 de RSF